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Chroniques

Escapade polonaise

Il y a longtemps que j’en rêve : visiter Gdańsk, la ville mythique de Solidarność, et filer ensuite vers l’Est, vers la Mazurie dont le nom m’a des allures de mazurka. Gdańsk évoque en revanche pour moi une ville sinistre et industrielle. Car Gdańsk est bien encore le port principal de Pologne, même si les chantiers navals misent actuellement sur le vent (construction de mâts d’éoliennes) plutôt que sur les coques de navire (2 coques en 2012 contre 32 en 1980 à l’époque glorieuse de Solidarność, lorsque 17'000 personnes y travaillaient contre 1'700 aujourd’hui !).

Le train quitte Berlin au ralenti, il se tortille à coups de klaxons qui scandent tout le trajet. La traversée de la Pologne vers le Nord est rythmée par les champs de colza, jaunes et or, éblouissants presque, et par les boissons offertes gracieusement par la compagnie ferroviaire. Et voilà que je me retrouve sur un perron de la jolie gare de Gdańsk, fer forgé et toits blancs, à deux pas de la vieille ville. Car vieille ville il y a ! Et non des moindres ! Gdańsk, entièrement détruite pendant la guerre, est renée de ses cendres et sa vieille ville, aux fières maisons marchandes, est à couper le souffle : un mélange de Copenhague, Hambourg et Amsterdam. À pied, presque un pèlerinage, je file au Centre Européen de Solidarité, et je passe le coeur battant la grille qui donnait accès au chantier naval en 1980. L’imposant bâtiment moderne, rouillé, s’inspire d’une coque de bateau en construction. Ses salles font revivre - on retient une larme d’émotion - les incroyables moments de la lutte syndicale victorieuse de Solidarność.

Et puis voilà la route, en direction de la Mazurie. Le colza à nouveau, éblouissant, qui ondule. Des nids de cigognes haut perchés et tous habités, cigognes à leur toilette, quand elles ne traversent pas la route d’un pas nonchalant. Car les lacs sont là, les quatre mille lacs, rivières et tourbières, qui les régalent de grenouilles, têtards, lézards, poissons, escargots dodus et j’en passe… Je marche. Les forêts silencieuses, les rives aux reflets profonds, des troncs rongés par les castors. Le chant du coucou.

Je reviendrai. Au sud du pays, la forêt de Białowieża, relique des forêts préhistoriques et dont le nom à lui tout seul fait rêver, est unique en Europe. Encore faudra-t-il qu’elle soit encore là : la joute est extrême en Pologne, entre ceux qui veulent tirer profit de son bois et ceux, clairvoyants, qui exigent qu’elle soit enfin classée parc national.

 

გამარჯობა, gamardjoba !

Des repérages pour un film. Berlin – Tbilissi, cela signifie un arrêt à Istanbul, valise, métros et bus pour changer d’aéroport, à grand renfort de l’aide généreuse des Stambouliotes. Cette halte en vaut la peine : le terminal est envahi de pèlerins en partance pour la Mecque. En turc, l’Arabie Saoudite se dit Arabistan... Tous portent autour du cou un badge de reconnaissance. Les hommes, mollets et poitrine velues, en sandales, sont enveloppés – comme dans un SPA – de linges de bain blancs effrangés. Lorsque qu’un groupe de Juifs orthodoxes, de noir vêtus, fend soudain la foule, chapeaux et mèches de cheveux spiralées, je me régale de cet instant d’humour qu’offre quelque fois la vie.

La Géorgie, depuis toujours j’en rêvais. Les balcons de couleur de Tbilissi. J’avais goûté à sa cuisine en Russie, à ses vins généreux gorgés du soleil du Caucase. J’avais fantasmé souvent sur sa situation idéale au bord de la Mer Noire, entre la Turquie, l’Arménie, l’Azerbaïdjan et la Russie... Fascinée aussi par cette écriture qu’on croirait inventée pour une saga télévisuelle. Au marché central de Tbilissi, j’ai déniché un cahier rayé d’écolier pour m’initier en tirant la langue à cet alphabet moins difficile qu’il n’y paraît...

Carrefour de l’humanité et depuis bien longtemps modèle de cohabitation pacifique, ma logeuse Tina Gotsiridze, restauratrice en paléontologie, vous conterait aussi l’Homo georgicus, premier hominidé apparu en Géorgie il y a 1,8 million d'années... Dans des arrières-salles secrètes du musée où travaille Tina, j’ai caressé les crânes de nos ancêtres et chatouillé un tigre aux dents de sabre vieux, lui, de 2 millions d’années !

En route à travers le pays, s’offre à la vue une autre réalité. Les conflits armés en Abkhazie et en Ossétie (territoires géorgiens sous occupation russe) y ont anéanti les villages et chassé les Géorgiens. Des lotissements pour réfugiés composés de petites maisons individuelles ont été construits le long de l’unique autoroute qui traverse la Géorgie : 1500 maisons à Karaleti, 2500 à Tserovani, près de Tbilissi. Quel avenir pour ces survivants des nettoyages ethniques ?

Pâques. ქრისტე აღსდგა მკვდრეთით, Christ est ressuscité des morts, chante en chœur le pays. Je peine à chanter. Le Patriarcat géorgien est entré dans une phase d’intégrisme absolu. Ses évêques viennent d’interdire le tournage de mon film sur un moine ermite qui a choisi de vivre au sommet d’un piton rocheux de 40 mètres de haut. Au ciel, quoi.

დომინიკ, dominique (les majuscules n’existent pas, en géorgien)

 

METROPOLIS

Cloporte rugueux (Porcellio scaber) : peut être considéré comme un bio-accumulateur sur des sols pollués ; le cloporte rugueux pullule sous les cailloux de mon jardin au centre ville. Et puis ces rats dans ma cuisine, des rats peu craintifs, qui sortent de jour, les retraités les voient passer sur leurs pieds ; c’est la faute aux déchets, aux restes de nourriture, Berlin a des rats bien nourris ; on dénombre 7’000 interventions des dératiseurs l’an passé. Berlin doit digérer chaque jour 330'000 crottes de chiens qui, multipliées par 365, réjouissent 120'450'000 fois le passant : on les surnomme les Berliner Pralinen, les pralinés berlinois. Potsdam paralysée : une bombe de la 2e Guerre Mondiale vient d’être découverte en pleine ville, 9'000 habitants doivent être provisoirement évacués. La police recense 35 incendies par week-end. BER, le nouvel aéroport fantôme de Berlin : 80'000 passagers devraient déjà s’y bousculer depuis bientôt deux ans, 17'000 employés devraient y travailler… En 2017 peut-être, car pour l’instant la liste des défaillances, imperfections et manques s’élève à 66'500 postes et 1,4 milliard de perte. Les rivières Havel et Spree… 50 tonnes de détritus (cartons à pizza, cadavres) sont repêchées chaque mois. Gibier : en pleine ville on dénombre 4’000 sangliers, 3'000 lapins, 1'800 biches, 1'600 renards, 150 lièvres, 80 cerfs, 60 blaireaux, 50 martres, 25 castors, 20 visons d’Europe, des milliers de fouines, 1'500 ratons laveurs recensés (dont une femelle qui s’invite ci et là dans mon salon)… qui occasionnent 50 appels téléphoniques par jour auprès de l’administration. La recherche scientifique à Berlin engloutit 500'000 animaux d’expérimentation par an. Paupérisation : 10% des rentiers ont besoin d’une aide de l’État pour survivre, un quart des allemands ne peut pas se payer de vacances, même pas une semaine. 24 personnes ont perdu la vie dans le trafic de la ville de Berlin ces six derniers mois, six personnes se sont noyées l’an passé. Deutsches Currywurst Museum : les chiffres du tableau électronique du Musée de la saucisse défilent à un rythme effréné : 383.087.800 saucisses sauce ketchup curry (la spécialité de la ville) ont été fabriquées pour Berlin depuis l’ouverture du musée en 2009. Berlin, région à problème numéro un de l’Allemagne. Dans la nuit de mardi, des poussettes ont à nouveau été incendiées dans différents quartiers. Deux étoiles de David viennent d’être sprayées sur une façade de maison dont le propriétaire est de religion juive.

 

House of One

Je ne décolère pas. Plus moyen de faire marche arrière, la presse berlinoise vient de l’annoncer : 20 cadavres et 200 pièces détachées de cadavres vont être exposés, à demeure, dans ce qui représente le phare de la ville de Berlin, le Fernsehturm, la tour de la télévision, sur l’Alexanderplatz. Aves ses 368 mètres, c’est la construction la plus en vue de la ville, sa mascotte et son symbole. Au sommet de la tour, dans la « boule », un restaurant tournant offre une vue panoramique sur Berlin et ce jusqu’à 40 kilomètres alentours. Un million de touristes montent en 40 secondes au 7ème ciel de Berlin chaque année.

Un million de touristes susceptibles dès ce mois de janvier 2015, de faire escale au Menschenmuseum am Fernsehturm, au soit-disant « Musée de l’Homme ». Des voix véhémentes s’étaient élevées, en vain. Le tribunal vient d‘autoriser l’exposition permanente des cadavres humains plastinés de Gunther von Hagens. D’autres expositions de ces corps plastinés avaient déjà eu lieu, à Berlin, comme dans le monde entier (à Bâle, par exemple). Mais depuis, est venue s’ajouter une pièce maîtresse au délire macabre du Grand Embaumeur (c’est moi qui l’appelle ainsi), le Dr. Gunther von Hagens : un homme et une femme, équarris, lui couché sur le dos, elle sur lui, pénétrée par le sexe de l’homme. Morts. Un coït pour l’éternité mis en scène pour des millions de touristes potentiels qui paieront rubis sur l’ongle et qui grimperont ensuite contempler la vue sur Berlin.

Parallèlement, Der Spiegel nous apprend qu’à Berlin, un imam, un prêtre et un rabin ont décidé d’unir leur savoir, leur foi et leur énergie, pour mettre sur pied, non loin de l’Alexanderplatz, la House of One, la « Maison du Un ». Les architectes se sont trouvés devant une tâche complexe : quelle forme donner à un bâtiment religieux qui réunira les trois grandes religions du Livre dans une ville aussi laïque que Berlin ? Les lieux de culte, chrétien, juif et musulman, encadreront un espace commun conçu comme une choréographie, où se répondront l’espace et le temps, et où partage et dialogue prendront place dans une cafétéria, une bibliothèque et une salle d’exposition. Mais voilà, le coût de la House of One s’élèvera à 43, 5 millions, en caisse actuellement, 95'000 euros : fort dommage que le million de touristes argentés qui se rueront au Menschenmuseum doivent parcourir 15 min à pied jusqu’à la House of One.

Êtes-vous contaminé ?

Tendez l’oreille. Dans la rue, au bistrot, chez vous, devant votre écran ou votre poste radio. Et puis tant qu’à faire, décortiquez quelques heures durant votre propre langage. Il y a fort à parier que vous soyez, comme des millions de francophones autour de vous, contaminé par un virus. Un virus du langage aussi laid qu’irritant qui a infiltré les milliards de phrases françaises prononcées tous les jours.

La société est démunie devant ce petit mot parasite. « Car le tic de langage ne sert à rien, sinon à se donner le temps de réfléchir à ce qu'on va dire tout en parlant, à quêter l'adhésion de son interlocuteur, mais aussi à atténuer, arrondir ou rendre politiquement correcte chacune de nos affirmations. » Des sites innombrables se perdent entre analyse, agacement, humour et désespoir. « En fait », cette expression hautement contagieuse est surtout utilisée pour réaliser une démonstration ou exposer une idée, en fait. En fait, servant tour à tour pour l'introduction d'un raisonnement, autant que pour une conclusion, en fait. Le mot « en fait » sert en fait surtout à marquer une idée, en fait. « En fait », marque aussi une transition, en fait. En fait, c'est comme pour un télégramme, en fait : remplacez le « STOP » par « en fait », en fait. Le rythme d’apparition est très irrégulier et peut apparaître trois fois dans une phrase pour ne réapparaître que quelques phrases plus loin en fonction de la façon où l’interlocuteur suit plus ou moins le fil de son raisonnement, en fait.  « En fait » est d’autant plus présent que l’interlocuteur est en fait assez incertain de son raisonnement, en fait. En cela, il a pour seul avantage de remplacer les « euh », en fait, d’une manière, en fait, plus élégante, en fait. »

Le seul moyen de s’en défaire ? Croyez-en ma longue expérience : la cagnotte. En famille, entre amis, au bureau… Cinquante centimes (ou plus selon le degré de contamination) chaque fois que le mot proscrit est prononcé. On en guérit vite. L’ennui : une fois décontaminé, la vie en terrain romand, francophone, devient un calvaire : vous n’entendrez plus que des « en fait » autour de vous, en fait, au point de ne plus écouter ce qui est dit, dans l’attente du prochain « en fait » qui ne va pas manquer d’arriver, en fait. À ce stade de la décontamination, il ne vous restera alors qu’à émigrer. À Berlin, par exemple. Mais là aussi, le répit sera de courte durée : un tic similaire règne sozusagen (pour ainsi dire) en maître sur toute la population sozusagen germanophone de la so zu sagen planète.

 

Une frontière de lumière

Le 9 novembre prochain, Berlin fêtera les 25 ans de la Chute du Mur. Il y a cinq ans - comme le temps passe -  je marchais en solitaire sur ce qui est devenu depuis le Mauerweg, le Chemin du Mur de Berlin. Une marche pèlerinage, en hiver, lorsque la cicatrice du Mur était la plus visible. Pour avoir longé cette cicatrice durant des semaines, j’ai développé à l’égard du mur absent une curiosité et ma foi, aussi, une tendresse : ce qui le concerne me touche personnellement. Je ne manquerai donc sous aucun prétexte le Chemin de Lumière qui se prépare…

Comment ne pas oublier ? Comment donner à ressentir le Mur à ceux qui n’étaient pas nés ? Comment, en cette 25e commémoration, représenter les crimes et les horreurs des 28 ans qu’a duré le Mur de la honte ? Difficile de donner à voir ce qui entre-temps est devenu invisible : la zone de la mort qui s’étendait entre des murs de béton hauts de 4 mètres sur 155 km, encerclant Berlin Ouest, séparant les familles...

Berlin se devait de trouver une idée, forte, visuelle et surprenante, pour les 7, 8 et 9 novembre prochains. Deux Berlinois, Christopher et Marc Bauder, ont eu une idée… lumineuse. Qui pourrait bien d’ailleurs attirer des curieux et des regards du monde entier.

Au soir du 7 novembre, 8'000 ballons blancs alignés sur 15,3 km de tracé du Mur vont s’illuminer. Des ballons ronds, en caoutchouc naturel et biodégradable (préoccupation berlinoise de première importance), vont être fixés à des pieds de carbone de 3,40 mètre de haut. Une frontière de lumière va ainsi se dessiner et briller durant trois nuits. Michael Gorbatchev sera présent, Lech Walesa… Puis, dans la nuit du 9 novembre, les ballons lumineux vont se détacher en chœur et peu à peu disparaître dans la nuit noire.

Il y a cinq ans, la ville avait mis sur pied un gigantesque « effet de dominos » : une première pierre tombait, entraînant à sa suite des milliers de nouvelles pierres… Des événements joyeux. Le maire de Berlin, Klaus Wowereit, le dit bien : « Berlin a su faire d’un lieu d’épouvante une métropole tolérante et ouverte sur le monde. Le 9 novembre 1989 fut un jour joyeux, un jour de bonheur et de libération, pour les Berlinois et pour le monde entier. Ce 9 novembre à venir le sera tout autant. »

Car au fond on n’y pense plus trop, mais ces jours de novembre 1989 auraient pu mal tourner. Dans la répression, comme en Chine. Mais la révolution pacifiste a gagné. Une raison de plus pour fêter. Même 25 ans plus tard.

 

Faisons semblant

« Un jour par an on devrait faire semblant que la mort aille s’inscrire au chômage, que nul ne perde plus courage, que personne ne soit tué pour quelques francs. Les catastrophes dormiraient calmement à leur hôtel. Nul sur son frère ne porterait la main, nul ne quitterait ce monde volontairement. Plus d’incendies, plus d’enterrements, les assassins eux-mêmes feraient grève. Vous pensez sûrement : ce n’est qu’un rêve. Moi je dis simplement : faisons semblant. »

Ce poème, je vous le rapporte avec émotion du Salon du Livre de Göteborg d’où je reviens. Il s’agit d’un poème inédit en français de mon auteur suédois favori, Stig Dagerman (L’Enfant brûlé, Le Serpent...). Stig Dagerman l’a écrit quelques mois avant son suicide, en novembre 1954. Je tenais à le partager avec vous. En ces jours où la Turquie utilise les Kurdes comme chair à canon à Kobani, j’avais besoin d’un réconfort.

Göteborg - je ne connaissais pas cette ville jusque là - sur la côte ouest de la Suède, sent bon le iode. Il y a souffle un vent marin. Göteborg est toisée par sa grande soeur Stockholm. Ses habitants n’en ont que faire : ils vivent leur vie sereinement.

Dans le train du retour, entre forêts et lacs, le wagon était rempli à ras bord de liseuses et liseurs qui s’en retournaient chez eux. On se serait crû dans un wagon-bibliothèque : genoux au menton, murmures, froissements de pages, échanges à voix basse, chacun se plongeait enfin avec délice dans ses achats et voluptueusement lisait.

À Stockholm, il m’a fallu assouvir une passion et ne rater sous aucun prétexte la boutique de design suédois ! J’y ai fait emplette d’une bulle-mangeoire-en-verre très épurée. Dans cette boule de cristal les plumes colorées des mésanges vont illuminer mes journées d’hiver. Un saut de puce ensuite au « Ballenberg » de la région où j’ai fait emplette d’une ficelle de chanvre fumée, à l’ancienne, dans un fumoir ! Objets d’aujourd’hui et d’antan…

Et puis soudain, agitation dans les ruelles de la vieille ville, police, rues barrées, poubelles fouillées contre les bombes… Il me fallait voir cela de près bien sûr. Je me glisse au premier rang, c’est le roi qui va passer. Charles XVI Gustave de Suède. Il arrive à pied, suivi d’une cour endimanchée. Je tends la main, je dis : « Hello from Switzerland! ». Et sa Majesté de s’arrêter, de me serrer la main, de s’enquérir si je vis à Stockholm ou si je visite le pays, small talk matinal sous l’œil méfiant d’un garde du corps. Comment dit-on « conte de fée », en suédois ?

 

Le perroquet du vol Malaysia Airlines MH 17

Parmi les décombres du vol Malaysia Airlines NH 17, le 17 juillet dernier, gisait un perroquet. Un beau perroquet à tête jaune, au plumage turquoise et bleu. Copyright de l’image : Maria Turchenkova pour Le Monde. La photographe semble être la seule à avoir remarqué cet insolite passager. Un perroquet clandestin ? Le perroquet de compagnie du pilote comme jadis, celui des capitaines au long cours ? Un Ara bleu, né en exil, qui s’en retournait en Malaisie, son pays d’origine ? Dans l’explosion du Boeing, sa cage s’est volatilisée. L’oiseau, un instant encore, a volé, ailes déployées, à une hauteur inhabituelle pour un perroquet, dans un ciel bleu et immense. De ses yeux ronds il a vu la Terre d’en haut. Il est le seul qui aurait pu nous révéler quelque chose sur l’impact, sur ce qu’il a vu d’en haut, sur ce désastre criminel ; il a vu la frontière entre la Russie et l’Ukraine, la position des troupes, l’emplacement du porte-missiles... Car sûrement savait-il parler, comme tout perroquet qui se respecte. Et peut-être même l’a-t-il fait, s’époumonant, des mots ressassés de perroquet, des mots que les enquêteurs n’auraient pas pris au sérieux et pourtant tellement plus informatifs que ceux, tragiquement vains, des boîtes orange. Mais il gît là, le perroquet, sur la terre calcinée entre un guide de Bali déchiqueté, des passeports amoncelés, des Air-Sickness-Bag (Beg Mabuk Udara, en malais) éparpillés, une trousse de crayons de couleur, un as de carreaux, une montre arrêtée, une roue de vélo, une poupée Barbie désarticulée, une sauterelle curieusement posée dans la paume offerte d’une fillette décemment pixelisée. On chercherait en vain parmi ces photos de presse, un amoncellement des deux-cents téléphones portables tombés du ciel : pillés sans doute, comme l’argent, les alliances, par des combattants barbares. Un mois et demi est passé. La diplomatie impuissante, le droit bafoué. Ce Ground Zero européen passé aux fait divers. Là-bas, entre les tournesols fanés, gît un perroquet muet.

 

Poésie du quotidien

Quel est le dénominateur commun entre une chaine de W.C. en porcelaine, un bras de poupée, un encrier de grès, une estampille de bouteille de bière, un insigne des Secours d’hiver de 1939 et un fusible périmé ? Le dénominateur commun, c’est votre modeste chroniqueuse ou, plutôt, ses talents d’archéologue à la petite semaine dans les décharges oubliées de la ville de Berlin.

Imaginez, à perte de vue, un champ labouré et rincé par la pluie, un champ qui scintille, telle une mosaïque éblouissante. Des tessons multicolores, des billes d’enfant, des bouchons à étrier de bouteilles de bière (Berlin comptait plus de 100 brasseries !), des monnaies rouillées, des soldats de plomb, tout un monde oublié que la charrue des paysans ramène à la surface. Et qui s’invite, à l’impromptu, dans votre vie d’aujourd’hui. Ces dépotoirs de l’Histoire, peu de gens sont capables de les repérer. Quelques initiés, dont Rainer S., qui s’est vu attribuer le titre de Bodendenkmalpfleger, soit investigateur dans l'épaisseur sociale des objets du quotidien. Rainer possède une solide connaissance de l’Histoire, un œil acéré pour repérer taupinières et bauges fraîchement creusées. Dans cette plane région du Brandebourg, le moindre remblai, le moindre bosquet surélevé, attirent son attention. Des lieux nulle part répertoriés qu’un cueilleur de miettes du passé ne révèle qu’à de rares exceptions.

Sachez simplement que vers 1750, les os consommés aux repas puis jetés aux ordures sont encore entiers. Que vers 1800, les huîtres (propagées à l’origine par les Huguenots) sont au goût du jour : on trouve les coquilles mêlées aux pipes hollandaises aux fines tiges brisées. Que vers 1870, lorsque Berlin explose démographiquement, les détritus sont acheminés en charrette, par train, puis bateau, vers l’extérieur de la ville : les os cuisinés sont maintenant sciés, les flacons d’Eau de Cologne font surface mêlés aux fioles d’apothicaire. Que les années 14-18 voient les goûts changer : c’est le début de l’aluminium, des conserves et du plastique : tout ce qui est considéré comme kitch est jeté. Que dans une décharge des années 39-45 j’ai trouvé un bouchon de jeep militaire… Et que la RDA, elle, va clore l’ère des déchets en plein air.

Sur le chemin du retour, Rainer est hors de lui : une décharge vieille de cent ans, haute de trois mètres, réserve intacte pour la faune et la flore, vient d’être labourée de part en part par des trax. Pour rien, pour une improbable construction à venir, à mille lieues de toute région habitée. Dans les ornières encore fraîches, un petit buste de chat mutin à qui il manque ses bottes de sept lieues... Je ne puis me résoudre à rentrer. Du bout de ma chaussure crottée, je livre une bataille lasse. Quelque chose résiste. Un corps de femme alanguie, nue dans des voiles bleus, petit fragment d’un bas-relief Art Nouveau et dont j’essuie délicatement la terre prise entre deux petits seins.



La page blanche

Il m’incombe la tâche honorable, et exquise, d’entamer en tête à tête avec vous ce samedi quelque peu particulier (souhaitons-nous pantoufles, café au lait, croissant au beurre et notre journal préféré), puisque ultime jour de notre année 2011.

Qu’a-t-on envie de lire, une veille d’An Neuf, me suis-je demandée ? A-t-on même envie de lire ? J’ai pensé à vous offrir un poème, un récit de fiction miniature, un dessin, une bulle de savon, une bulle de champagne. Et puis je suis restée charmée par l’idée de vous offrir une… page blanche. La page blanche devant laquelle je me trouve chaque quinzaine au moment de vous adresser quelques mots de ma vie berlinoise ou itinérante, ma vie d’auteure ou de réalisatrice. Roupie de sansonnet, direz-vous, une petite chronique bimensuelle volette avec la légèreté dudit sansonnet hors de la manche du magicien... De manches je n’ai point et, pour baguette magique, un crayon à piètre mine. J’ai en revanche une collection de taille-crayons, mâles et femelles, dont au sujet desquels je vous parlerai en temps voulu.

Cette page blanche, or donc, est d’abord celle d’un carnet carrelé d’écolier où je griffonne, jours et chemin faisant, des idées volages. C’est ensuite la page blanche à cristaux liquides de mon ordinateur portable, blanc lui aussi. Cette étape de la page blanche est escortée de plusieurs bols de café au lait (des bols anciens, orphelins, glanés, fragiles, ébréchés, empilés par teintes et amour) pour diluer l’appréhension : comment partager au mieux et en 2900-signes-intervalles-compris (instructions d’en haut) des découvertes et des émotions ? Ma page blanche s’accompagne inéluctablement de tentations : guigner dans ma boîte mail si un message nouveau est arrivé, jeter un œil au jardin si le cèdre ramené du Liban s’acclimate, aller guigner sur Skype si quelqu’un est disposé à papoter ou s’il ne resterait pas une biscotte dans la boîte...

Ma page blanche s’entortille dans les hésitations. Ma page blanche n’aime pas particulièrement être raturée. Elle est chatouilleuse. Ma page blanche (confidence) est aussi exigeante que la page de ma partition de clarinette qui n’est hélas pas blanche et qui grignote ma conscience chaque fois que je passe, l’air de rien, à ses côtés. Elles doivent être de mèche pour me tourmenter. Une page blanche est sournoise. Elle invente des histoires à mon insu et parfois même à mes dépends. Elle me mène par le bout du nez. Elle nous mène par le bout du nez.

La neige tombe depuis des heures. Elle s’étend comme une page blanche sur mon jardin, elle est la page blanche des 366 jours de l’année à venir. Des traces fraîches, mais de quel animal et quand est-il passé ?



Froes Neue Jar

Sûr que c’est un coup à mon raton laveur. Excusez-le, il n’est pas fort en orthographe.
La page blanche. Elle vient encore de me mener par le bout de mon clavier.



Le bruit de la conversation

Assister à 12 conférences en une même soirée : impossible direz-vous ! Pas si impossible que cela s’il s’agit de Pecha Kucha ! De Pecha comment ?! De Pecha Kucha.

Le Pecha Kucha est nouvelle forme d’exposé et signifie, en japonais, le bruit de la conversation. Cette mode nous vient de Tokyo où des graphistes, determinés à lutter contre l’aridité des interminables présentations de projets en Power Point, ont imposé ces conférences éclair pour éviter à l’auditeur le syndrome du Death by Powerpoint, la mort par Power Point.

Le principe en est simple : chaque conférencier doit se limiter à 20 images (ou animations ou vidéos) et son temps de parole par image est limité à 20 secondes. D’où l’assurance, pour l’auditeur peu intéressé par le sujet du jour, de n’avoir à supporter que 6 minutes 40 d’ennui. Depuis quelques années le Pecha Kucha a dépassé le cadre des entreprises et s’est imposé mondialement comme un divertissement original et décapant.

Ce soir de novembre, 250 personnes sont réunies dans une petite salle branchée de Kreuzberg à Berlin, une bière à la main, le programme de la soirée dans l’autre, en attente de 12 conférences. Un ensemble hétéroclite de thèmes est au programme et les conférenciers ont tous le propos et l’obligation de faire passer leur message avec humour et en un rien de temps.

Ainsi ferai-je, au cours de cette soirée surprenante, un Tour du monde en 50 cafés (où l’on apprend que Starbucks trône jusque dans la Cité interdite de Péking !), j’assisterai au Développement du jardin zen du monastère d’Antaiji (avec éclaircissement sur les bottes de jardinier japonais conçues pour grimper à l’intérieur des l’arbre !), je pénétrerai, grâce à un exposé initiatique, dans le Saint des Saints qu’est La Salle des profs, j’explorerai les aspects géo-culturels de la Topographie de la coolness (avec un conférencier si cool lui-même qu’il arrive au terme de son laïus en 17 diapos seulement !), je découvrirai un projet de Sculptures à base d’étoffes au croisement de la mode et de l’art conceptuel (et une conférencière qui profite de son compte-rendu pour signaler qu’elle est célibataire et qu’on peut la retrouver au bar !), je m’initierai au Crowdfunding, le soutien culturel financier démocratique par internet où, en échange d’une modeste contribution, chacun peut devenir personnage d’une bande dessinée qu’il co-finance), pour finalement sombrer dans un abyme auto-référentiel avec un exposé ayant pour sujet de son exposé le sujet de son exposé…

Mais la vedette de la soirée est sans conteste cette professeur de philosophie qui parvint à nous faire comprendre La critique de la raison pure d’Emmanuel Kant à l’aide de deux personnages Playmobil, Amélie Sensualité et Jean-Marc Raison, tous deux oeuvrant pour le bien de l’entreprise… Connaissance SA.

Et ceci en moins de temps qu’il vous a fallu, à vous, pour lire cette chronique !



Le Rhône coule vers la mer…

Ne m'en veuillez pas, amie lectrice, ami lecteur, de ne pas avoir ce jour le cœur à l'ouvrage. Car mon papa s'en est allé. Et peut-être bien qu'Isaac, notre tonton l'ancêtre, est venu l'attendre au détour d'un nuage pour l'emporter dans le ciel sédunois à grands coups de pistons joyeux, sur son audacieuse voiture à explosion…

Papa, Michel de Rivaz, est né à Sion un Vendredi Saint. Sa grand-mère, qui assiste à l’accouchement, dit : c’est un garçon. Et il fait pipi sur ses genoux. À la fin du collège, tandis qu'il déambule désœuvré sous les platanes, la chance met sur son chemin un professeur de la faculté de Fribourg, inquiet de le voir là, mains dans les poches. C’est qu'il n'a pas un sou. À Fribourg, il s'inscrit tant bien que mal à la faculté de doit où le professeur clame du haut de la chaire : "Asseyez-vous, Mesdames et Messieurs, et s’il n’y a plus de place sur les bancs, asseyez-vous par terre ! " Et puis une nouvelle chance, on lui signale une place libre au Secrétariat général de la Banque Nationale Suisse à Zurich. Zurich, puis Berne. Il y devient directeur. Lorsque la banque participe à la restructuration de la Banque de Mauritanie, on lui propose d'y aller. Comme on lui demande de représenter la Suisse à l’OCDE où, pour éviter que la présidence ne tombe aux mains des américains, on décide que lui, Michel de Rivaz, l’ours du Grand St. Bernard, a le profil de la présidence.

C’est l’époque où il crée la Commission des Beaux-Arts de la Banque nationale, puis la Commission des Beaux-Arts du Canton de Berne. C’est l’époque aussi où on découvre l’œuvre d’Adolf Wölfli qu'il faut sauver : il crée une fondation. C'est l'époque aussi et surtout, des nouveaux billets de banque, billets jusque-là imprimés en… Angleterre. Il s'entête : il faut qu'on arrive, en Suisse, à un même niveau de qualité. Ce que progressivement il réussit à imposer. Il repense la politique de la Banque nationale en matière de conception et de fabrication des billets. Pour la première fois, la banque va en assumer à elle seule la direction, de la planification à la réalisation, en collaboration avec des graphistes, des imprimeurs, des fabricants de papier et des producteurs d'encre et de machines. Sous sa direction, en 1976, une commission impose le graphisme des billets, les sujets, et crée une série radicalement nouvelle. Au recto de chaque billet figure le portrait d'un personnage historique (Forel, Borromini, Gessner, Euler…), au verso, un thème en rapport avec ce personnage. Ainsi sont nos billets d'aujourd'hui.

Un homme s'en est allé. Une vie immense. Un vide immense.

Le Rhône coule vers la mer où vont les larmes de nos yeux.

Ferdinand Hodler, Eugène Burnand et les billets de la Banque nationale suisse, Ed. Benteli, 1991

Le billet de banque suisse, de 1907 à 1997, Ed. Jean Genoud, 1997



Les ânes à Gilles

On m'appelle Jeep, ce qui, vous l'avouerez, est assez croquignolet pour le quatre sabots que je suis ! Avec quelques copains de pré, Gilles, notre patron, nous traite même de " Mercedes de la randonnée ", je ne sais pas trop ce que cela signifie, mais je pense que c’est un compliment… Fin octobre, je broutais une herbe amplement méritée, que voilà au bout du champ, une longe à la main, trois touristes helvètes, craintifs et inexpérimentés, et bougrement hors saison. Je rentre les oreilles, je me fais invisible, rien n'y fait : c'est bien après moi qu'ils en ont. Bât, licol, cure-pied, étrille… L'abc des débutants, quoi. Mon patron à la moustache joyeuse leur a concocté, entre Auvergne et Cévennes profondes, un itinéraire d'automne, châtaigniers, chênes dorés, et heureusement pour moi en ces temps de sécheresse où l'herbe se fait rare, hauts pâturages qui verdoient… Ouf ! Le Chemin de Stevenson, aussi encombré de collègues que celui de Compostelle, ce sera pour l'âne prochain, pardon, l'an prochain. Ça n'empêche : dès la première pause, tandis que je croque d'exquis chardons violets, me revoilà à ouïr, ânonné à tour de rôle, l'incontournable Voyage avec un âne dans les Cévennes du sieur Robert Louis Stevenson l'écossais, cheminement aventureux qu'il vécut en l'an de grâce 1878. Aubaine pour nous, ânes d'aujourd'hui, que les aventures de Modestine !

"Chétive ânesse, pas beaucoup plus grosse qu'un chien, de la couleur d'une souris, avec un regard plein de bonté. Il y avait autour de la coquine, quelque chose de simple, de racé, une élégance puritaine, qui frappa aussitôt mon imagination."

Modestine n'est plus parmi nous, mais notre petite collègue d'antan, petite ânesse, méprisée, ridiculisée, houspillée, épuisée, change à jamais le regard que les humains portent sur eux-mêmes. Je le vois bien, aux larmes qui brillent dans leurs yeux, au pied du châtaignier. Et puis nous repartons. À l'étape, pour que je me remette des pentes et des ascensions rocailleuses, du poids de leur petit bagage, on m'a préparé un enclos qui à la fois me réjouit car je vais brouter tout mon saoul, et à la fois me désespère, car âne de compagnie je suis. Alors, lorsque maîtres et maîtresse s'éloignent, tout guillerets déjà du castagnou bien frais qui les attend, je pousse un braiement si déchirant que trois coupables se retournent vers moi le cœur marri.

C'est ma façon à moi de me venger et de gâcher un tantinet leur soirée, hi han. Et puis, comme dans le Voyage avec un âne, ça a été la dernière journée et il a fallu prendre congé. On avait parcouru bien quatre-vingt kilomètres, traversé des chaînes de montagnes et des rivières caillouteuses, fait un joli bonhomme de chemin sur nos dix pattes réunies… " Adieu, Jeep, adieu !" ils m'ont crié de loin en se retournant souvent. J'avais bien un œil qui coulait, mais je crois que c'était à cause des mouches.

www.lesanesagilles.com



Spoutnik niet !

Lorsque le téléphone portable aux oies de Lena se tait, une seule raison à cela : « Spoutnik niet !», pas de connexion au satellite. Le mot « spoutnik » me réjouit à chaque fois, il me transporte littéralement dans les bandes dessinées de mon enfance… Et dans le nord russe l’interjection est de plus en plus fréquente : «Spoutnik niet !».

Sans GPS, avec une carte approximative, sur des centaines de km de pistes de terre défoncées (les habitants, eux, trouvent cette piste « excellente ! »), nous roulons dans la nuit. Il nous semble que nous avons déjà traversé trois fois le même gué, franchi le même ponton branlant et payé les mêmes taxes à une surveillante en savates qui relève pour nous le schlagbaum, la barrière… Les seuls êtres humains que nous croisons sont les conducteurs des convois de troncs clairs, le réputé bois d’Arkhangelsk, qui est maintenant exporté, ce qui oblige les habitants à importer du bois d’une république voisine… Et puis la piste noire encore. Lorsqu’un cimetière se dessine au bord de la route, bleu ciel et rose dans la lumière des phares, nous sommes bien heureux de croiser… du monde.

Plus on monte vers le cercle polaire, plus les fenêtres des maisons de bois traditionnelles prennent de la hauteur : la neige en ces régions est si envahissante que l’architecture nordique lui fait la nique de cette manière. C’est aussi par ici que l’on peut prendre des bains noirs, tchornaia bagna : on chauffe l’intérieur des cabanes à sauna en déviant le conduit de cheminée vers l’intérieur. La fumée chauffe la pièce, puis on la chasse. On n’en sort donc pas tout noir, comme je le craignais.

Le soleil tape, l’été indien nous honore. Les moustiques aussi : j’ai vingt-deux piqûres sur le front qui a pris le volume d’un champignon de l’’Île mystérieuse’… Dans les villages un tant soit peu achalandés, Vassia, le mari de Lena, a les yeux qui pétillent : l’espoir d’une glace ! Les seules glaces qu’il a pu déguster dans son enfance difficile, au kolkhoze, il les recevait… l’hiver, lorsque Lidia, sa mère pouvait en ramener une de la ville sans qu’elle fonde.

Et puis, soudain, un ange, gigantesque, debout au bord de la route, ailes déployées. Arkhangelsk n’est plus qu’à quelques kilomètres. L’archange de pierre ne se laisse pas trop approcher, il est entouré d’ombellifères géantes, bien deux mètres de haut qui, si on les touche, peuvent provoquer un empoisonnement mortel. Notre voiture, avec sa suspension cassée, agonise dans les faubourgs. Entrée bien peu triomphante dans cette ville au nom flamboyant.

Je reste seule. J’attends que l’armée de mer veuille bien délivrer le propusk, le laissez-passer nécessaire à mon voyage vers le village des sables, sur la presqu’île de Kanin, au-delà du cercle polaire. Un seul vol par semaine, dans un douze places bringuebalant, qui se prendra les roues dans le sol boueux de la toundra. Mais là débute une autre histoire.



Les oies de Sibérie

Le téléphone de ma filleule et amie russe Lena (voir épisode précédent) émet d’affreux croassement : il cacarde, criaille et siffle, tout en un. C’est qu’à la ferme, au bord de la Volga où elle vit, elle a enregistré le son de ses deux oies adoptives pour en faire le jingle de son portable. Au cours de nos 3500 km de Moscou à Arkhangelsk par la Carélie et les îles Solovki, elles piaillent à cœur joie. Les oies vont d’ailleurs accompagner mon périple jusque bien au-delà du cercle polaire, sur la presqu’île de Kanin, au bord de la Mer Blanche. C’est l’automne. Elles s’assemblent pour entreprendre leur long voyage vers le sud. Des cris lointains annoncent leur approche, un pointillé apparaît dans un ciel bleu au soleil toujours bas : en formation de trois ou quatre, ou de cent, toujours en V, les oies survolent la toundra aux couleurs rouges et jaunes, puis disparaissent. Parfois elles se posent, grignotent les dernières baies, abandonnent derrière elles un sable piqué de traces de pattes comme des hiéroglyphes qui auraient été inscrits en tous sens… C’est l’instant que choisissent les chasseurs pour tirer et leurs coups de feu résonnent dès l’aube. Il faut dire à leur décharge qu’au-delà du cercle polaire, dans ce village de Schoina où 300 habitants survivent plus mal que bien, cette viande fraiche est capitale. Olga, chez qui j’habite, prépare l’oie en soupe. Une oie qui ne volera pas vers le sud… J’essaie de ne pas y penser en rongeant une cuisse aux saveurs sauvages.

«Vcié 33 oudavolstvié !» clamons-nous en chœur, les trente-trois jouissances… C’est ainsi qu’on exprime en russe le bien-être le plus absolu. Que nous ressentons devant notre feu de bois, les tentes montées, à mille lieues de toute région habitée. Nous avons cueilli des champignons, les faisons rissoler sur un feu allumé à l’écorce de bouleau, cette écorce qui, tressée savamment, a servi de tous temps à fabriquer des savates, des sacs à dos, des récipients… Les sorbiers sont lourds de grappes rouge vif, sur le bord des routes sont alignées des courges, des bocaux de champignons, des seaux de myrtilles… Plus au nord, dans la toundra, je goûterai aux précieuses mûres sauvages, orangées comme un soleil couchant, que les éleveurs de rennes viennent vendre au village à prix d’or.

Vassia, près du feu, conte la légende de l’archange St. Michel. « Dieu exigea de l’archange qu’il s’empare sur terre de l’âme d’un enfant nouvellement né… Mais l’archange refusa. Dieu lui fit couper les ailes, condamnant ainsi l’archange à vivre parmi les humains… » Des ailes coupées, j’en verrai beaucoup, les ailes des oies fraichement tuées qu’on tranche d’un coup de couteau et qu’on abandonne n’importe où. Les ailes de cette mouette presque adulte, abattue juste pour le fun, exposée aux vents sur un piquet et dont une aile tente encore et encore de s’envoler…

Bientôt nous serons à Arkhangelsk.



La Russie buissonnière

Sdrastvouitié ! Ces mots vous parviennent de… Russie. L’été indien, babi liéta, est flamboyant. J’ai derrière moi 3500 km, de Moscou à Arkhangelsk, avec un détour par les îles Solovki et la Carélie russe. En 4x4, par des chemins qui ont eu raison de notre suspension, entre bois de bouleaux, marais, et plus souvent qu’à leur tour, des kilomètres de forêts tristement calcinées, aussi loin que porte la vue.

J’ai quitté le village d’Outchma, au bord de la Volga. Lidia Petrovna a le regard pétillant, mais on la sent usée. Nous regardons couler le fleuve. Son mari fait rissoler des morceaux de poisson fraichement pêché dans une poêle noire. « J’ai travaillé ma vie durant au kolkhoze, pas pris un seul jour de vacances pour augmenter ma pension le jour de ma retraite. Et puis ce jour venu, le régime est tombé, et ma retraite avec. » Dans l’entrée de sa maison de bois où chaque planche est noire de suie et d’ancienneté, sont alignés des bocaux mystérieux : « De l’alcool de pommes de pin ! » Chaque bocal est fermé par un ballon que la fermentation gonfle peu à peu. Sur chaque ballon est imprimé une publicité : « C’est la NOKIA connection ! » rigole son fils.

Deux mondes. Ma filleule Lena qui ressemble à Anne Frank a décidé de se teindre en blond. Elle est physicienne, citadine moscovite par excellence. Et puis voilà qu’un jour sa voiture tombe en panne. Le garde forestier qui bricole un bouchon de bois pour stopper la fuite d’huile devient son mari. Elle quitte Moscou. Elle vit depuis cinq ans dans un village de vingt âmes. Fait son pain. A adopté une fillette abandonnée par des parents alcooliques. Elle et moi avons porté la même robe de mariage ancienne glanée aux puces de Moscou.

« Il faudrait élever un monument sur la Place Rouge en hommage aux villageois de toutes les Russies », dit Lena. Son mari et elle viennent d’ouvrir un petit musée - nous en croiserons plusieurs par la suite - les communautés tentant de sauver ce qui est à sauver de la mémoire collective… Celles et ceux qui ont vécu l’Histoire s’en vont. « Travailler au kolkhoze était plus joyeux… On riait davantage, on était soudés. Maintenant on est tellement seuls… », dit Lidia Petrovna.

Un paysan voisin est très inquiet : « Une soucoupe volante s’est posée cette nuit ! Venez voir, elle a laissé un trou… J’avais bu, d’accord, mais pas à ce point ! » On se tient devant un trou rond. Lena et son mari Vassia, le garde forestier, rient aux éclats. Pendant que le village dormait, un trax emprunté en catimini au chantier voisin, est venu creuser un réservoir rond.

Dans les bourgs que nous traversons, Lénine se tient bien droit sur son socle. Les rues portent des noms surannés, Komsomolskaia, Lénina … Trop onéreux, par tant de pauvreté, de modifier rues, cartes, documents officiels…

J’écris, je filme. Moustiques et moucherons carnivores se posent sur la main qui tient la caméra. La Carélie est proche.



Douze Apôtres et un Ratzeputz

Le Savigny Platz est à l’évidence une petite place de Berlin où l’on se sent bien. Elle se love au pied de longues arcades de briques jaunes au-dessus desquelles file la S-Bahn. Un jardin, un kiosque protégé, comme la place elle-même, des rues en étoile, c’est le lieu préféré des artistes et intellectuels de Berlin car, devinez, on y mange - comme dans la chanson - tous en rond. Bars, bistrots, cuisine de tous les continents se donnent la main, ou plutôt l’orteil, car vous ne faites pas trois pas sans qu’une nouvelle tentation vous saisisse. Où donner de la fourchette et où lever son verre ? Le temps d’une soirée, de l’apéro au pousse-café, j’ai donc changé de gargote à chaque nouvelle étape du repas, il m’a suffit pour cela de me déplacer de… quelques mètres.

 

L’apéritif. Un cocktail à la liqueur de sureau au Bar Hefner. Tout en sirotant, j’observe, de l’autre côté de la rue, la plus ancienne quincaillerie de Berlin, C. Adolph, qui date d’avant la Première Guerre et dont les mystérieux tiroirs de bois s’élèvent jusqu’au plafond.

L’entrée. Trois tapas chez Anda Lucía (Vas-y, Lucie), avec un bon verre de Rioja, en compagnie joyeuse d’un Congolais de Brazzaville.

Le plat principal. À l’Osteria 12 Apostel (Les Douze Apôtres), entre des Japonais et des Berlinois design, je peine à me décider entre la pizza Matteo, Simon ou… Judas, salami piquant, paprika, poivrons forts. Je choisis, solidarité oblige, la pizza Magdalena.

Le dessert. Je ne résiste pas au « Cigare de Fidel Castro ‘Che Bon’ » chez Belmondo, cigare farci aux pommes, amandes et rhum : Che Bon !

Le café. Chez Brel. J’observe des autochtones qui poivrent leurs frites et je me demande à quelle sauce Brel arrangerait les adeptes de cuisses de grenouilles et autres escargots.

Pousse-café. À la Dicke Wirtin (La grosse tavernière), haut-lieu berlinois, entre tables et plafonds de bois sombre : un Ratzeputz (littéralement : jusqu’au trognon). Vous êtes norvégienne ? s’enquiert la serveuse, ce sont les Norvégiens qui boivent cela… Eh bien non. Mais il eût fallu mieux l’être. Car le Ratzeputz est fort et parfumé comme un moulin à poivre qu’on aurait mixé avec du gingembre. Déjà bien pompette, croyant avoir à faire à un verre d’eau, j’ai manqué boire le verre qui contenait… la bougie.

Pousse-café du pousse-café. Au Zwiebelfisch (le ‘poisson-oignon’ ; en allemand ce terme désigne une faute typographique), en compagnie du chat immuable qui participe aux conversations assis sur un tabouret de bar. L’underground de Berlin, les intellos post-soixante-huitards, le chat les a tous connus. Mais il se tait.

Et depuis je médite cette énigme zen affichée à la Dicke Wirtin : « Nous ouvrons à 12.00, des fois déjà à midi. »



C’est vous, la saucisse ?

Lorsque je franchis (réticente, je l’avoue) la porte du Deutsches Currywurst Museum (Musée de la saucisse au curry), les chiffres d’un tableau électronique défilent à un rythme effréné : 111'576'513 saucisses vendues à Berlin depuis l’ouverture du musée en 2009, soit… 70 millions par an ! De quoi vouer à cet objet de culte, à ce phénomène de société, un musée qui remporte déjà cinq distinctions internationales.

Quoi de plus indigeste, visuellement, qu’une saucisse à rôtir, crue ou cuite, fut-elle agrémentée de sauce tomate ? Quoi de plus indigeste tout court, direz-vous ? Détrompez-vous, et ceux qui connaissent Berlin ne me contrediront pas. La Currywurst consommée debout à l’un des innombrables stands en ville est un délice. Elle est servie dans une barquette en carton ondulé, avec un petit trident de bois en guise de fourchette, taillée en rondelles, assaisonnée de sauce tomate et saupoudrée de curry maison. Chaque stand a sa recette secrète et la sauce la plus mythique est certainement celle d’Herta Heuwer, conçue le 4.9.1949 (sa maison porte une plaque commémorative!) : un jour où les clients se faisant rares, la cuisinière eut l’idée d’ajouter à sa sauce tomate des ingrédients plus corsés.

Mais que de dilemmes le consommateur de Currywurst doit affronter avant d’y croquer à belles dents ! Avec ou sans peau (mit oder ohne?) : la saucisse avec boyau, plus craquante, était vendue à Berlin-Ouest, la saucisse du pauvre, sans peau, à Berlin-Est ; avec Pommes (prononcez pommèsses ou Schrippe (petit pain) ; Weiss - Rot? Weiss pour mayonnaise, Rot pour le ketchup… Pour s’entendre dire en fin de parcours par une roustilleuse agile et débordée : « C’est vous, la saucisse ? »

Les concepteurs du musée ont vu futé. Le musée est interactif, documenté, ludique, humoristique et jouissif. On s’y repose dans un divan-saucisse géant, on porte à son oreille une bouteilles de ketchup qui chante, on s’active derrière un stand «comme pour de vrai», des tests olfactifs initient au secret des sauces, on y apprend tout sur l’architecture urbaine des stands à saucisse, on fait acte d’écologie en étudiant la fabrication des Pappschalen compostables qui servent d’écrin aux saucisses… Et, touche d’humour parmi d’autres, des phrases célèbres ont été retouchées par un esprit gourmand, celle de Goethe par ex. qui, sur son lit de mort, aurait dit : «Mehr Wurst!» et non «Mehr Licht!» ! Le shop propose des saucisses peluche à câliner tandis que le snack-bar du musée induit les ultimes récalcitrants - la dégustation est incluse dans le prix du billet - en tentation.

111'579'385 au tableau électronique. Le temps de ma visite, 2'872 saucisses ont été consommées à Berlin. La mienne comprise.

Schützenstrasse 70 (à l’angle de Checkpoint Charlie) 10.00 - 22.00 ouvert tous les jours



De Thomas d’Aquin à Space Invaders

La Karl-Marx-Allee (anciennement Stalinallee) de Berlin, la plus grande artère d’Allemagne, sept kilomètres, huit files parallèles, une architecture à la moscovite qui donne le frisson encore aujourd’hui : le lieu idéal pour le tout récent Computerspielmuseum, le Musée des jeux vidéo, où s’affrontent les bons et les méchants des mondes passés, présents et futurs.

À dire vrai, j’y suis allée à reculons : mon hémisphère gauche devant être quelque peu sous- développé, je suis incapable de rattrapper un petit homme vert en plein vol avant qu’il ne s’écrase lamentablement. Mais dès l’entrée j’ai fondu de tendresse pour quatre vieux ordinateurs touchants, jaunis et cacochymes, qui jouent entre eux à… Hâte-toi lentement ! J’essuie une larme, que j’en verse immédiatement une autre, cette fois pour Pong, le premier jeu de ping-pong électronique, jaune canari et dont l’écran était une télévision noir-blanc ordinaire ! Que d’émotions ! Ils sont tous là, dans une cacophonie de couinements entre mille autres reconnaissables : Brown Box (1968), Computer Space (1971), Space Invaders (1978), Asteroid (1979), des petits hommes verts attachants traversent l’espace, les visiteurs pianotent, s’excitent, s’extasient et… retombent magiquement en enfance. Plus de 300 jeux vidéo des origines à nos jours sont ici à portée de doigts et de mains, dont les grands classiques et de rarissimes originaux, et invitent chacun à se glisser dans la peau de l’« Homo ludens digitalis ».

Si le musée prête au jeu, il invite aussi à la réflexion et au savoir. Personnellement je n’avais jamais réalisé que c’est au jeu vidéo que l’on doit l’évolution pharamineuse de nos ordinateurs personnels. Car le jeu sur ordinateur représente l’utilisation primaire la plus populaire. Le jeu est la force motrice qui fait et fit que nos ordinateurs sont devenus ce qu’ils sont, conviviaux et ludiques.

Attroupement suspect dans un coin du musée… Rires mêlés à des cris de douleur. À l’évidence, masquée par une foule peu encline à céder sa place, doit se trouver là la pièce maîtresse de l’exposition. « Interdit aux moins de 18 ans » m’est-il donné de décrypter entre deux mouvements d’épaules. Painstation, littéralement ‘Console de la douleur’, qui phonétiquement tourne en ridicule la Playstation et nous pose, à tous, une étrange question : quelles douleurs sommes-nous prêts à subir pour vaincre ? La Painstation éclaire la face cachée de notre insatiable goût du jeu. On y joue une main posée à plat sur une plaque métallique. Vous ratez une balle (comme chez son ancêtre Pong), la machine inflige à votre main une douleur réglable préalablement de faible à puissante : brûlure, électrochoc ou coup de fouet. Vous n’y tenez plus, vous ôtez la main, vous avez perdu.

La citation de Thomas d’Aquin « Le jeu est aussi essentiel à l’homme que le repos. » prend soudain toute autre résonnance.

www.computerspielemuseum.de




L’or blanc des falaises

La toile est au Musée Oskar Reinhart à Winterthour. Datée de 1818, elle émeut et touche profondément en chacun une fibre à la fois aventurière et méditative : Falaises de craie sur l’île de Rügen du grand peintre romantique Caspar David Friedrich.

Rügen, la plus grande île allemande, au large des côtes de la Meck-Pom (sic !), abréviation bien abrupte j’en conviens, pour la magnifique Mecklembourg-Poméranie-Occidentale. Le nom même de Rügen est synonyme de nature paisible et inviolée. Rattachée à la RDA pendant les 40 ans qui ont suivi la 2e Guerre mondiale, Rügen a été préservée du développement par rapport à l'ensemble de la côte balte. Lieu de villégiature très apprécié des Allemands de l'Est, l’île est restée longtemps fermée aux Occidentaux. En 1990, l'un des derniers actes du gouvernement est-allemand fut de donner à plusieurs parties de l'île le statut de parc national : celui de Jasmund, le plus petit, dont les forêts de hêtres sertissent les falaises de craie, les Kreidefelsen, fut immortalisé par Caspar Friedrich.

Les falaises de craie, longtemps rêvées, se méritent. Comme dans toute quête qui se respecte, les bois sont sombres. Les falaises, lorsqu’elles s’offrent à la vue, en sont d’autant plus éblouissantes. Elles se découpent, sur le bleu turquoise de la mer, à pic, vertigineuses, prêtes à s’effriter au prochain orage. Le pas se fait prudent.

Craie. Ce mot à lui seul agace les oreilles. Et pourtant, pour élaborer ces falaises, la mer a accumulé des coquillages durant 70 millions d'années et chaque gramme de craie contient à lui seul 50’000 fossiles de coccolithophoridés ! « L’or blanc » de Rügen, Original Rügener Dreikronen-Heilkreide. La poudre de craie travaillée et mélangée à de l’eau de mer forme une base crémeuse dotée de propriétés bénéfiques. J’ai ainsi testé pour vous, on ne recule devant aucun sacrifice, le bain de craie enrichi de lait de jument qui draine et purifie, pour conclure par le masque pour peau sensible à la craie et au miel. Cette cure de jouvence n’eût été complète si je n’avais expérimenté pour vous « l’or orange » qui pousse à l’état naturel sur l’île de Rügen : l’argousier, hyper vitaminé, rude et acide au palais, et qui servait autrefois ici à fixer les dunes.

L’odeur de la forêt se mêle à celle du iode. Je marche vers les falaises de craie. En guise de bâton de pèlerin, mes bâtons télescopiques Nordic Walking en fibre de carbone. Les temps ont changé depuis que Caspar David Friedrich peignait ses trois personnages, en redingote et crinoline rose, au bord de la falaise vertigineuse. Je suis là, en jeans, mais comme eux, je me penche, je tâte la craie du bout des doigts et pour donner le change au vertige j’observe un voilier blanc, lointain et immobile.



 

Petit confessionnal des sables

Je vous écris d’une plage sur la mer Baltique. Brrr… direz-vous. Vents frisquets, mouettes et vaguelettes glacées. Si fait, si fait… Mais ayez donc confiance en votre - tout comme vous - frileuse chroniqueuse. Car s’il est un accessoire culte indispensable au delà du 50e parallèle, c’est bien le Strandkorb, la corbeille de plage, dont je vous veux conter.

Ma corbeille de plage (comme les 70'000 que comptent la mer du Nord et la mer Baltique réunies) est bien entendu unique à mes yeux. Elle porte un numéro. À l’aube, comme ses consœurs, elle pointe son nez en une même et unique direction. Elle est en osier blanc tressé, elle a des coussins douillets rayés de bleu qui s’inclinent, une marquise et une tablette de bois sur laquelle je vous écris en ce moment. D’autres grands (sic) auteurs ont avant moi élu domicile dans un Strandkorb, ne serait-ce que Thomas Mann qui en fit son lieu de travail trois étés durant, de 1930 à 1932.

La corbeille est à la culture allemande ce qu’est, plus au sud, le linge de bain lesté aux quatre coins. Ils signalent la sphère privée. Le Badetuch-Syndrom, le syndrome du linge de bain, n’est peut-être pas l’aspect le plus avouable de cet objet des sables.

Tout en vous adressant ces mots, j’essaie d’imaginer comment Gaston Bachelard, le philosophe poète, aurait abordé ce fauteuil des plages dans sa « Poétique de l’espace ». Offrant un abri contre le vent, le soleil, le sable et la pluie, le Strandkorb est une minuscule maison hyperlative et portative : deux poignées permettent de l’orienter au fur et à mesure de la courbe du soleil. Totalement à l’abri des regards, on contemple la mer et l’horizon, l’oreille aux aguets, aux premières loges de la vie de la plage, car se croyant seul(e) au monde, chaque locataire de ces coquilles d’osier papote et se confie, et les corbeilles des sables prennent soudain des allures de confessionnaux bringuebalants qui s’appuieraient les uns aux autres.

Il est temps que je déploie les deux rallonges prévues pour mes gambettes. Confort maximum. Esthétique discutable. De forme droite pour le modèle Mer du Nord et arrondie pour le modèle Mer Baltique, le premier fauteuil, créé en 1882, donna lieu a moultes quolibets et fut traité de ‘corbeille à linge sens dessus dessous’. Depuis, ce fauteuil se moque des qu’en dira-t-on. Il s’exporte à tous vents. Il est devenu un objet culte, équipé sur demande de frigidaire, voire de chauffage pour les sièges. Les artisans allemands créèrent même un modèle XXXL pour les politiciens du G8 à Heiligendamm en juin 2007.

Depuis la première corbeille réalisée sur mesure pour Madame Elfriede Maltzahn qui souffrait de rhumatisme, les plages de la mer du Nord et de la mer Baltique ont bien changé. Les cartes postales aussi. Car toutes reproduisent à l’identique des Strandkörbe qui font s’envoler les mots. Et l’imagination.



Mein Wedding (Teil 2)

Azize Taragülle est turque. Elle vit dans le Wedding, à hauteur de la Soldinerstrasse, région hautement inflammable il y a peu, aujourd’hui carrefour discret et mafieux de la drogue. Azize est unique dans le Wedding et sûrement unique à Berlin..

Un père autoritaire et violent en Turquie, un mari turc et violent en Allemagne. Pour tenir tête à ce désastre, Azize, de fil en aiguille et d’année en année, a transformé son minuscule appartement en un « Musée de ma vie ». Chaque épisode de sa vie est brodé, crocheté, collé, cousu, assemblé en d’immenses patchworks colorés. Chaque objet raconte la trajectoire d’une vie, de la Turquie vers l’Allemagne, du père vers un mari, de la langue turque vers l’allemand. Au plafond pend un grand avion gonflable, celui qui l’a amenée pour toujours en Allemagne.

D’entrée, dans le minuscule corridor, des yeux cent fois répétés me fixent. Le regard bleu et compatissant de l’imposant Mustafa Kemal Atatürk. Chaque photo de lui, chaque article de journal, est enrichi d’un collage en trois dimensions : un cigare, une tasse, un chapelet musulman… Le père d’une nation, le père symbolique d’Azize. Dans sa cuisine, Azize en tenue traditionnelle turque, ongles rouges, me prépare un thé sucré. Je m’étonne : les robinets d’eau chaude et froide sont décorés… de petites capuches de douche à l’emblème de la Turquie. Azize rit. Azize fait de sa vie un art total. Son appartement-musée est peu compatible avec ce qu’on imagine ici d’une femme turque. À la fenêtre qui donne à même la rue, Azize expose sa mammographie. Au pied de son lit, un mannequin à chapeau aux côtés d’une mariée, dénonce l’hypocrisie masculine qui règne dans son milieu et sa culture. Cette œuvre, Tabou, ose traiter les hommes turcs de baiseurs d’ânes… Autant d’indices de la souffrance d’être née fille. Chaque centimètre des murs du salon est un univers en soi. Des photos d’Azize enfant, entourée de ses frères et sœurs aux regards inquiets. Azize très jeune qui donne le sein à sa fille. Une tresse de ses cheveux. Un verre d’une lampe à huile protégé d’un délicat travail au crochet. La lumière de son enfance. Ses premiers chaussons de bébé fille. La visite terminée, Azize me tend un vêtement brodé ainsi qu’un petit chapeau qu’il s’agit d’endosser avant de commenter, face à sa petite caméra inquisitrice, ce que je pense et retiens de ce lieu étrange, et de sa vie.

Azize est connue dans le Wedding comme Die Tante mit dem Hut, la follette au chapeau : elle est active au sein de multiples associations du quartier. Et, tout en le faisant à sa manière, Azize illustre l’autodérision qui est la caractéristique des habitants du Wedding. Le Wedding, ce quartier de Berlin qui a gardé intact son caractère d’origine, où règne la Schnauze mit Herz, la grande gueule avec du cœur, celle du Roter Wedding, du Wedding-la-Rouge, qui fut le plus grand et le plus engagé des quartiers ouvriers de Berlin.



My Wedding (Teil 1)

C’est en méditant sur de vieux déchets empilés dans l’arrière-cour à hauteur de sa cuisine qu’un journaliste eut l’idée d’éditer un magazine* qui relaterait la vie quotidienne sans fioritures, ni ironie, et avec respect, du Wedding, le Kietz (quartier) multiculturel très défavorisé que j’habite depuis quinze ans à Berlin.

Régulièrement on prédit à mon quartier qu’il sera le prochain quartier branché de Berlin, après Prenzlauerberg, haut lieu culturel et touristique de Berlin, quartier bobo aux doubles revenus promenant des landaus Sex and the City. Qu’en est-il du Wedding qu’on évite et dont on ne prononce le nom qu’à la dérobée lorsqu’on on y habite ? A-t-il réellement des chances de prendre la relève et de sortir de la pauvreté ?

Les touristes prononcent Wedding à l’anglaise, comme mariage. Mais quand à se rendre dans ce quartier, personne. Le latte macchiato des oisifs qui fait fureur à Prenzlauerberg n’existe pas ici. Car, à perte de vue, mon Wedding étale des surfaces à louer et des ‘Tout à 1 Euro’. 27% de la population y vit en dessous du seuil de pauvreté ; elle présente le plus haut taux d’étrangers de la ville. Étrangers dont je fais partie. Des artistes y vivent, oui, mais parce que les loyers y sont (encore) les meilleurs marchés de Berlin.

Pourtant le Wedding a de quoi séduire, car son architecture se distingue par ses hauts immeubles traditionnels (mes plafonds font 3,20m de haut) avec cour intérieure des années 1870. L’Afrikanischer Viertel, les colonies Schillerpark et Friedrich-Ebert, construites dans les années 1920 et 1930, sont entourées d’espaces verts typiques de l’époque. Elles sont classées Patrimoine universel par l’UNESCO. Et le Plötzensee est idyllique en été.

Le Wedding, comme le Bronx, s’énonce avec particule. On a ses lettres de noblesse. Le quartier prend son essor au 18e siècle, lorsque les bains de Gesundbrunnen prennent leur envol : avec eux s’installent jeux et prostitution. Le Wedding devient un quartier chaud. Fin du 19e, suite à l’émigration venue des campagnes, il se transforme en un quartier ouvrier. Ceux-ci s’entassent dans des Mietskasernen, des casernes locatives exiguës et insalubres. Pendant la République de Weimar, le Wedding devient le haut-lieu du Parti communiste allemand. Des affrontements sanglants y ont lieu, c’est de cette époque que le Wedding tient son nom : Roter Wedding, Wedding-la-Rouge. Les années 70 voient affluer les immigrés : le quartier prend le visage multiculturel qui est actuellement le sien.

L’immeuble que j’habite est un immeuble ouvrier de 1905 qui a survécu aux bombardements. Un W.C. dans l’escalier entre deux étages et ce pour quatre familles : telle était la vie d’alors. 40 m2, sans salle de bain, où s’entassait une famille entière. La porte de l’immeuble, anormalement basse aujourd’hui encore, obligeait les ouvriers (et moi-même) à baisser quotidiennement la tête. Suite au prochain épisode.

*www.derwedding.de/das-magazin/



As-safar, le « voyage »

« Si vous pensez avoir compris quelque chose au Liban, c’est qu’on vous l’aura mal expliqué... » Feu le Général de Gaulle a fait preuve, par ces mots, d’une sagesse toute orientale. Je fais désormais mien cet adage, émue, émerveillée, fascinée, troublée par ce Liban aux milles facettes que je découvre enfin.

Car comment assimiler, assembler, gérer et digérer tant et tant d’informations, d’impressions, à commencer par les arômes suaves et envoûtants du narguilé, abricot, banane, café, cerise, coca (eh oui), double pomme (sic), fruits mixés (diantre), menthe, miel, praliné, raisin ou rose… Comment dans cette torpeur parfumée retenir les civilisations qui, sur 6000 ans d’Histoire, ont construit le Liban moderne et dont il reste des vestiges époustouflants : Asianiques, Sumériens, Hurrites, Cananéens, Egyptiens, Phéniciens (mon coup de cœur, pacifiques et commerçants), Assyriens, Babyloniens, Séleucides et Lagides, Romains, Byzantins, Arabes, Perses, Juifs, Maronites, Chiites, Druzes, Toulonides et Ikchidites, Fatimides, Francs (en tenue de Croisés), Mamelouks, Turcs-Ottomans, Français…

Ce foisonn ement hallucinant me permet un peu, à peine, d’appréhender les tenants de la guerre fratricide qui, de 1970 à 1989, a changé le visage du Liban. 90'000 tués, un demi million de déplacés, des milliers d’émigrés, des villages rasés, Beyrouth coupé en deux, le centre ville détruit… Un bilan terrible dont les cicatrices encore vives accompagnent mes pas à travers Beyrouth, à travers villages et montagnes. Cent fois je me fais expliquer les forces en présence durant la guerre, les Kataeb ou Phalangistes, le PNL, les Marada, les Gardiens du Cèdre ; l’AMAL chiite, les Mourabitouns, le Parti nationaliste social syrien, le Parti Socialiste Progressif ; la Saiqa, parti Baas syrien, le Fatah, le Front populaire de libération de la Palestine, le Front Démocratique pour la Libération de la Palestine… Cent fois encore, me faire expliquer les partis aujourd’hui au pouvoir, Courant du Futur, Parti socialiste progressiste, Forces libanaises, Mouvement de l'Indépendance, Phalanges libanaises, Parti national libéral, Mouvement du renouveau démocratique, Mouvement de la gauche démocratique, Amal, Hezbollah, Courant patriotique libre, Parti libéral démocratique arménien…

Vous criez grâce ? Encore un effort. Car désormais les nouvelles qui vous parviendront du Moyen-Orient seront limpides comme l’eau étincelante des cascades de la Vallée de la Kadisha, au pied des neiges (presque éternelles) de la Forêt des Cèdres.

Je vous accorde une pause. Culinaire. Voici la carte des mezzés, palette mélodique de toutes les saveurs : hommous, fattouche, taboulé, kébbé, sawda nayé, baba-ghannouj, sanesil, jebne baladeh, mjaddara, arayes, khiar bi laban… Vous hésitez ? Les boulettes de blé farcies de noix, mijotées longuement aux sept agrumes, résument à elles seules l’âme profonde, généreuse et complexe du Liban.



Qui suis-je ?

Je suis la cousine (pauvre) des Champs-Elysées, la parente (rêvée) de la Fifth Avenue. Je fête mes 125 ans car c’est en mai 1886 qu’un tramway à vapeur parcourut mes trois kilomètres et demi, tout comme la première automobile de Carl Benz (une pensée compatissante pour Isaac de Rivaz, l’inventeur du moteur à explosion tout aussi breveté mais nettement plus fauché).

Je suis une avenue affublée d’un drôle de surnom : Ku’damm. De mon vrai nom, permettez, Kurfürstendamm, la chaussée empruntée par les princes électeurs. Depuis, je suis l’artère la plus connue de Berlin. Dans les années 1920, les Goldene Zwanziger, cafés, théâtres, salons de thé huppés et grands cinémas m’animent et font ma renommée internationale. Le Petit Café devient la coqueluche des artistes d’où mon sobriquet Café Größenwahn, Café de la folie des grandeurs. Théâtres, cabarets, clubs de jazz, swing et charleston : les femmes s’émancipent et s’affichent seules sur mes pistes de danse, lèvres rouges et coupe à la garçonne. Au Romanisches Café, les artistes et écrivains n’ayant pas encore fait leurs preuves n’ont accès qu’à la salle des Nichtschwimmer (la pataugeoire) avant d’être admis dans celle des Schwimmer confirmés... Dans les années 20 je suis la plate-forme médiatique des scènes culturelles européennes.

Pour fêter mes 125 ans on a affublé mes réverbères de nœuds dorés, on a dressé une Info-Box pour les visiteurs (foisonnement de visites guidées spéciales) et réhabilité à des fins culturelles 125 vitrines de l’époque du Bauhaus : textes et photographies relatent mon passé, mon présent et surtout, mon futur.

Car j’ai un futur. Il est culturel, architectural et, qui l’eût cru, commercial. À commencer par la restauration en cours de la Gedächtnis-Kirche, l’église du Souvenir, ravagée en 1943, symbole le plus connu de Berlin. Les Berlinois qui ne perdent pas une occasion d’affubler leurs monuments chéris de quolibets surnomment mon clocher amputé la dent cariée. Quatre autres chantiers révolutionnaires sont en cours et, dès fin 2015, je ferai la nique à mes cousines du monde entier. Le Zoofenster éclairera tel un phare puissant les nuits berlinoises (les architectes assurent que cette tour de luxe ne fera pas d’ombre à ma dent creuse). Inauguration cette année encore du complexe N° 195 Kudamm, 15'200 m2 de logements, bureaux, et… centres commerciaux. Fin 2012 (revenez me voir), Bikini Berlin promet des shoppingmalls sur le mode Lebe anders (vis différemment), synonymes de joie de vivre, de consommation et, sic, de bien-être sans mauvaise conscience. Et enfin, si Dieu nous prête vie jusqu’en 2015, le Neues Kudamm Karree, subtile mélange d’ancien et de nouveau, révèlera le Ku’damm de demain.

À l’heure d’être mise sous presse, j’apprends que ma consœur de l’Est, la Friedrichstraße, s’apprête elle aussi à fêter son anniversaire. Pour sûr qu’elle veut me faire de l’ombre, cette intriguante.



Hôtel Bogota

On me demande souvent, quel hôtel je conseillerais à Berlin. J’ai toujours été bien empruntée, ayant mes pénates dans un quartier où il n’y a d’hôtels point. Cette question me taraudant, j’ai bouclé un petit sac, brosse à dent, pyjama, quitté mon petit chez moi et suis allée… dormir à l’hôtel. On dîne bien dehors après tout, pourquoi n’y dormirait-on pas ? Voici les deux hôtels que j’ai testés, avec un réel bonheur et un sentiment magique de liberté. Ils valent bien chacun un week-end à Berlin.

Tout d’abord, l’hôtel… Q!. Moultes fois primé, ‘Best design hotel worldwide’, le Q! est un OVNI en ville de Berlin. Rien n’y paraît de l’extérieur, vous y entrez sans méfiance, et lorsque vous en ressortez le lendemain matin, encore halluciné, vos critères, en matière d’hôtellerie comme de design, auront été définitivement chamboulés. Laissez-vous surprendre par ses chambres boisées aux contours futuristes.

Aux antipodes, non pas géographiques car les deux hôtels se trouvent dans le même quartier, mais émotionnels, l’Hôtel Bogota. « Vous y dormez dans des pièces sacrées » dit Helmut Newton. Et il sait de quoi il parle, lui qui, en 1936, à 17 ans, fait là ses premiers pas dans la photographie, sous la houlette d’Yva, la grande photographe de mode des années 30. Yva, Else Neuländer de son vrai nom, qui ayant refusé d’émigrer, est morte aux camps. Deux petits pavés de laiton devant le perron de l’hôtel rappellent son destin et celui de son mari.

L’hôtel Bogota, dont les parquets couinent avec délice, représente à lui tout seul l’Histoire de Berlin. Edifié en 1911, ce sont d’abord de somptueux appartements où des fêtes tout aussi éblouissantes sont données, au son de la clarinette de Benny Goodman. L’appartement d’Yva, aux 3e et 4e étages, est aussi son atelier : un lieu tout droit sorti d’un tableau de De Chirico. Ses photos ornent encore les murs. En 1942, les nazis exproprièrent l’immeuble. Y fut installé le bureau du Chef de la Reichskulturkammer, Hans Hinkel, nom que Chaplin, dans Le Grand Dictateur, attribue à… Hitler.

Il se peut que j’aie dormi dans le lit… de Rupert Everett, car le Bogota est son hôtel préféré au monde. L’actrice Hannah Schygulla (Fassbinder, Godard) y vit à l’année. Impayable, pensez-vous ? Eh bien non ! Idéal pour une petite famille (chambre à 3, 4 lits), WC et douches à l’étage pour ceux qui choisissent la simplicité, ce fut mon cas. Je ne vous dis pas le bonheur de défiler en pyjama dans les corridors majestueux tout en lorgnant par les hautes fenêtres sur les boutiques de Gucci, Dior et Bulgari !

Bogota, quel drôle de nom. Je n’y serais jamais entrée, sans cette petite enquête. Que vient faire un hôtel Bogota à Berlin ? Un entrepreneur juif, de retour d’exil en Colombie en 1964, décida de fonder la pension Bogota, au 4e étage de l’immeuble, dans les appartements d’Yva.

On y dort. En paix.

www.loock-hotels.com
www.hotel-bogota.de



Kirchen rot, Spargel tot

Fermez les yeux. Tendez deux doigts vers l’assiette. Ouvrez la bouche, goûtez, et dites : « Ah ! » Voilà, vous venez de déguster votre première asperge, non de la saison, mais de Beelitz. L’asperge berlinoise par excellence.

Beelitz, une ville du Brandebourg, à une trentaine de kilomètres au sud de Berlin, a dû voir tomber le Mur pour que la production d’asperges (qu’on appelle ici ‘l’or blanc’) se développe : jusque-là, chacun en RDA en cultivait pour soi dans son jardinet. Il fallait avoir des relations pour en obtenir ne serait-ce qu’une botte. La première vente officielle d’asperges après la chute du Mur (9 novembre 1989), eut lieu le 5 juin 1991 : 200 kilos furent vendus en… quelques minutes ! Depuis, les Allemands consomment 82'000 tonnes d’asperges par an, soit 1,2 kg par personne. Cette année, la région va fêter la première plantation d’asperges qui eut lieu il y a… 150 ans.

Le sol particulièrement sablonneux du Brandebourg et ses sels minéraux donnent à l’asperge de Beelitz son goût si fin. Rappelons au passage que le Brandebourg portait le sobriquet de « bac à sable du vieux Fritz (Frédéric-le-Grand) ».

Beelitz est le 3ème producteur d’Allemagne d’asperges. J’ai été l’une des fidèles adeptes de cet or blanc si fugitif : nous consommons par semaine pas moins de 3 à 4 kilos de tiges fondantes. La Beelitzer est une splendeur ! À l’affiche dans tous les restaurant, elle est souvent servie de la façon suivante : un kilo d’asperges sur l’assiette, suivi d’un petit Schnitzel (escalope panée). Elle est aussi saupoudrée de Semmelbrösel (de panure) et de beurre noisette. Marco Müller, chef au Weinbar Rutz, à Berlin, propose une recette tout à fait innovante : peler l’asperge, la saupoudrer d’un peu de sel et de sucre, rouler la tige entre les paumes de la main, bien masser, déposer les tiges ainsi préparées deux heures au frais et les servir… crues. Ou grillées. Il a même osé une glace vanille servie avec de l’asperge crue.

Ma recette, je la tiens de ma maman, originaire de Gênes : répandre sur les asperges chaudes et bien égouttées une gourmande dose de parmesan, puis du beurre fondu. Ou bien servez en même temps que les asperges un œuf mollet, dans le jaune liquide duquel vous tremperez les pointes. Aux oubliettes donc, la sauce hollandaise trop calorique, qui selon moi, tue le goût délicat de ce sensible légume.

Je souhaite aux astronautes que les asperges (probablement lyophilisées) que la NASA planifie d’envoyer vers Mars avec sa première mission viendront de Beelitz. Quant à vous, dépêchez-vous de venir à Berlin, la saison ne fait que commencer. Je mets quiconque au défi de discerner une Beelitz d’une Cavaillon ou d’une blanche valaisanne… La dernière récolte est d’ores et déjà planifiée pour… le 24 juin.

« Kirchen rot, Spargel tot. » dit le proverbe paysan. Quand les cerises sont rouges, les asperges sont passées.



Les pèlerins mangés en salade

Que nenni, il n’est pas question ici du Chemin de St. Jacques-de-Compostelle, dont je vous parlerai un jour, l’ayant parcouru au printemps 1986, l’année de Tchernobyl, accompagnée d’un premier et prémonitoire nuage toxique. N’a-t-on rien appris ?

Je vous rapporte ici un bonjour de Paris où, suivant le quai printanier de la Rapée, j’ai découvert un lieu qui d’emblée a conquis mon cœur : La Maison Rouge. Imaginez une petite maison de conte, cubique, trois étages d’un rouge coquelicot et sertie d’une lumineuse verrière. S’y loge depuis 2003, un musée d’art contemporain, qui, ces jours, présente ce sujet tabou, troublant, refoulé, aux confins de l’ethnologie, de l’histoire, de la psychanalyse, de la médecine et de la religion : l’anthropophagie et ses représentations dans les arts plastiques d’aujourd’hui.

Jeanette Zwingenberger, avec grande intelligence et doigté, a choisi de présenter des oeuvres réalisées par une jeune génération d’artistes ayant travaillé sur le concept de la dévoration. La partie contemporaine de l’exposition dialogue avec une partie historique et témoigne des évolutions et des persistances du thème de l’anthropophagie à travers les âges et les latitudes. Près de la moitié des artistes exposés sont des femmes. Elles abordent la cruauté de l’anthropophagie avec un regard critique, une certaine délicatesse, un imaginaire onirique. À l’instar des explorateurs qui, les premiers, entrèrent en contact avec des tribus pratiquant l’anthropophagie, le visiteur de Tous cannibales avance lui aussi en pionnier pour débusquer l’obsession cannibale dans les grandes préoccupations contemporaines.

Tous cannibales ne laisse pas indifférent. Trois ‘coups au cœur’, la Robe de viande de J. Sterbak, parure comestible et périssable pensée à notre image ; la nature morte de J.P. Witkin, le Festin des fous, photographie réalisée dans une morgue de Mexico et mise en scène dans le plus pur style de la peinture flamande des vanités du 17e et, enfin, Melons, une vidéo de la Japonaise Patty Chang, dont les prothèses mammaires sont des… melons qu’elle évide à la cuillère avant de les manger.

Quant à nos Pèlerins mangés en salade, ils gigotent au bout de la fourchette de Gargantua et nous mènent tout droit au délicieux bistrot du musée où, sous le regard mélancolique d’un Barbapapa géant sculpté en spaghetti, on déguste, à de solides tables paysannes, des salades qui vous remettent cœur et ventre à l’endroit.



À l’école de... l’ivresse

Crayons à l’affût, une vingtaine d’élèves sont à l’écoute et se concentrent. L’institutrice, Beate, barmaid de son état, fait classe.

Le Victoria Bar de Berlin organise en effet, dix fois l’an, une Schule der Trunkenheit, une École de l’ivresse, sous forme de soirées consacrées à un alcool précis (vodka, rhum, etc). Les élèves assidus y dégustent durant trois heures différents cocktails qui illustrent, à même les papilles, le thème du jour. Ce soir le cours est quelque peu différent : il se consacre – tous alcools confondus – aux débits de boisson berlinois durant la première moitié du XXe siècle.

Le cours débute avec les bistrots de quartier où les ouvriers viennent déjeuner, où ils repassent après le travail pour y prendre un verre et y retournent les jours de congé, car toute la vie associative se déroule dans ces arrière-salles. À Berlin, cette culture de la boisson a favorisé la production d’alcools locaux comme le Persiko (une liqueur de cerise) et le Mampe (une liqueur à base d’herbes et, à l’origine, un remède… anti-choléra). Elle a rapproché aussi directement lieu de production et lieu de consommation. L’âge d’or des années 20 regroupe l’intelligentsia berlinoise dans des cafés dont le plus célèbre, le Romanisches Café, voit défiler acteurs et écrivains célèbres ou en passe de le devenir. Les artistes désargentés n’ont à cette époque-là qu’une seule crainte : être mis “en carte”, c.à.d. voir le maître d’hôtel déposer près de l’unique boisson qu’ils consomment depuis des heures, une carte de visite de l’établissement, les priant poliment d’aller trainer leurs pénates ailleurs. Selon la rumeur, un acteur ayant subi “la carte” se serait suicidé devant les portes du local. Les années 30 voient se développer des bars à l’américaine et des thés dansant. Le Ballhaus Resi, en véritable précurseur, installe même des téléphones internes permettant de flirter d’une table à l’autre ; puis, le succès aidant, un système de tubes pneumatiques pouvant envoyer à l’élue de son coeur des petits cadeaux - étui, briquet, etc. - qu’une liste leur propose.

De la plupart de ces lieux la guerre n’a pas épargné une seule pierre, même des plus imposants, tel l’Excelsior, alors le plus grand hôtel du continent avec ses 600 chambres. Seul subsiste le souvenir de tous les feu amoureux du 40°. C’est à leur mémoire qu’à chaque nouveau toast, les élèves de la Schule der Trunkenheit lèvent leur verre : Prost!

Durant les dernières minutes du cours, tirant la langue, appliqués le long du bar, les élèves passent un petit examen écrit afin d’obtenir leur diplome “ès ivresse”. Un joyeux prétexte à continuer à boire, si besoin est, tard dans la nuit.

NB. Je dois à la vérité vraie de préciser que mon amoureux s’est sacrifié pour effectuer les recherches investigatives liées à ce sujet.



Griottes et chocolat

Nous devions nous rencontrer pour fêter un anniversaire autour d’un gâteau fait maison et d’un verre de prosecco. Mais voilà… Le gâteau n’est pas le seul avoir eu chaud et le prosecco glacé n’eut pas suffi à… éteindre l’incendie.

« Trente-cinq incendies par week-end en ville de Berlin », c’est le chiffre que la police arrivée sur les lieux a articulé avec un certain flegme tandis que les pompiers s’affairaient à sauver la villa. La villa, haut lieu historique s’il en est, fut construite en 1905 pour l’éditeur juif Samuel Fischer. Elle a accueilli entre ses murs des auteurs aussi célèbres que Gerhart Hauptmann ou Thomas Mann, tous deux Prix Nobel de Littérature. Après 1945, le Groupe 47 (Günter Grass, Paul Celan, Heinrich Böll, Peter Weiss...) s’y rencontrait, cherchant à développer de nouvelles formes d'écriture pour permettre aux lettres allemandes d'exprimer au mieux les enjeux esthétiques et politiques d'après-guerre. Et en ce jour de février 2011, le feu a bien failli avoir la peau de ces illustres fantômes, mais surtout celle de mes amis, résidents chanceux d’un étage de cet émouvant sanctuaire littéraire.

Berlin trie rigoureusement ses déchets et si mon amie n’était pas sortie pour faire un saut dominical à la Biotonne (la poubelle bio), elle n’aurait pas aperçu la fumée noire qui s’échappait du deuxième étage. Quatre minutes ont suffi aux pompiers pour être sur place, pour une ville de 3,5 Mio d’habitants, un temps record. Mais quatre minutes qui lui ont paru une éternité, le temps de sauver le lapin, les archives de son mari photographe, sa fille, qui avec ses écouteurs sur les oreilles ne comprenait pas de quel feu elle pouvait bien parler… Quatre minutes pour appeler une deuxième fois les pompiers qui n’étaient toujours pas arrivés et pour tenter, en vain, de sauver la vieille dame démente du premier chez qui l’incendie avait pris et qui, sur son balcon, tenait des discours affables aux flammes qui sortaient de chez elle. Vieille dame qui révélera aux galants pompiers, qu’elle avait juste fait un feu dans sa cheminée. Une cheminée factice où, depuis des lustres, s’empoussiéraient quelques sarments.

Et puis l’eau noire, chargée de suie, s’est mise sournoisement à traverser les planchers, de lourds planchers à l’ancienne, pleins de… sable, condamnant une partie de l’appartement de mon amie, dont la cuisine, qui menaçait de s’effondrer. Un cordon de police s’était formé pour empêcher l’accès aux badauds, lorsque soudain mon amie s’est souvenue qu’elle avait… un gâteau dans le four et que le four resté allumé risquait de provoquer… un deuxième incendie, chez elle cette fois-ci. N’écoutant que son audace, elle force le cordon de police, se rue dans la cuisine dégoulinante d’eau et de suie, s’arme de gants de cuisine, sort le gâteau (cuit à point) du four et refranchit en sens inverse le cordon des policiers estomaqués.

Policiers et pompiers se sont partagés le gâteau miraculé, griottes et chocolat, qui m’était destiné.



Cut & Go

Et si nous parlions… coiffure ? Stop, messieurs, ça peut vous intéresser aussi, si si... Ne tournez pas la page. Que diriez-vous d’un salon qui fixe ses prix en s’inspirant du système de l’offre et de la demande ? Mais non mesdames, c’est tout simple. À Berlin, dans un salon Timecutter (il y en a trois), vous prenez rendez-vous à 9h et vous payez… 9 euros. À 13 h 13 euros, à 18 h 18 euros, à 20 h 20 euros, selon la méthode « peu de clients, peu de sous - beaucoup de clients, beaucoup de sous ». Adieu les heures creuses des salons et un styling à prix responsable.

Les salons Cut & Go - il en existe des centaines à Berlin depuis le premier salon, Headhunter (Chasseur de têtes), qui inaugura le système en 1998. Leur offre est tout aussi futée, elle exige néanmoins du client une certaine souplesse. À l’entrée du salon, un distributeur de tickets, comme à la Poste. Vous attendez patiemment votre tour, un coiffeur (une coiffeuse) se libère (on ne choisit pas), c’est pour vous. Très professionnels, ils (elles) prennent leur temps, sont à l’écoute de vos désirs, lavage et coupe pour… 10 euros ! À vous de sécher vos petits cheveux, tête en bas ou tête en haut, fièrement ou un peu gêné, avec le matériel mis à votre disposition à la sortie. Vous pouvez aussi choisir (en été) de sortir tête mouillée dans la rue, c’est très branché et l’air de Berlin révèlera progressivement votre jolie coupe. Vous l’aurez deviné, c’est à un Cut and Go, toujours le même, que je confie sereinement ma tignasse.

Pour adultes toujours, que diriez-vous de ce minuscule salon, Kopfkunst Kreuzberg qui, pour survivre, a lancé l’idée de l’offre … flat rate. Exemple : vous payez 40 euros (51 Sfr.) par mois et pour ce prix, vous allez laver, couper, brusher, teindre, vous faire coiffer ou maquiller… à volonté. Car la concurrence est rude en ville de Berlin : plus de 2300 salons et il s’en ouvre chaque jour de nouveaux. Sachez enfin qu’en Allemagne les salaires sont bien moindres qu’en Suisse et que ces prix sont donc nés de la réalité du terrain.

Et enfin, petite gourmandise, ce salon pour enfants seulement : Max & Pippilotta ! Petits prix pour petits clients (10 à 14 euros). La moitié du salon est une salle de jeu, livres, vidéos, console de jeux. Les enfants prennent place dans des chaises Hello-Kitty ou des voitures de course, ils choisissent eux-mêmes leur shampoing (bio) arôme banane, orange ou chocolat (j’ai testé, c’est délicieux !). Un enfant refuse de s’asseoir dans la chaise ? Qu’à cela ne tienne : cinq coiffeuses diplômées s’activent à l’endroit même où l’enfant veut rester, fut-ce sur les marches de l’escalier devant la porte ! Un certificat avec photo de la nouvelle coupe est remis à l’enfant à sa première visite. Les parents accourent de tout Berlin car ce salon, unique, fait du passage obligé un réel événement.

Une idée comme ça… Pourquoi ne prendriez-vous pas un vol bon marché (le quart du prix d’une coupe de cheveux en Suisse) et ne profiteriez-vous pas d’un week-end à Berlin avec un petit détour par un… Cut & Go ?



Les cadenas de l’amour

Ça fait clic et c’est pour la vie. Roméo et Juliette ne me connaissaient pas encore. Qui suis-je ?

Un nouveau rite amoureux est en train de se répandre de Tokyo à Düsseldorf, de Rome à Berlin, de la Corée du Sud à la Russie. Les amoureux, les jeunes mariés en voyage de noces, élisent des ponts romantiques pour y enchaîner des "cadenas d'amour", des love locks, gravés à leurs noms ou initiales, à la date de leur amour. Une fois le cadenas bien arrimé au parapet du pont, ils jettent à l’unisson la clef dans les eaux. Leur amour est ainsi scellé pour l’éternité.

Graver des cœurs ou des initiales sur un tronc est out, dépassé. À Berlin, les amoureux accrochent désormais leur love lock au parapet du pont Weidendammer à la mythique Friedrichstraße et les petites clefs disparaissent dans la Spree. Qu’importe si dans les jours qui suivent les cadenas sont enlevés sans état d’âme. « Nous craignons pour la statique du pont et donc pour la sécurité des passants et du trafic fluvial » argumente le Sénat. Il est vrai qu’à Huangshan en Chine ou à Niigata au Japon les cadenas d'amour forment de solides murs. À Moscou, le pont Luzhkov finit par être tellement encombré que de faux arbres de métal ont dû être installés pour recevoir toutes les offrandes de cadenas sur leurs branches. En Allemagne, c’est à Cologne, sur le pont Hohenzollern, que la chose est la plus spectaculaire. La cathédrale en arrière-fond, une allée composée de milliers de cadenas colorés accompagne le promeneur. La Deutsche Bahn, également sous prétexte de sécurité, décida de faire ôter cette œuvre populaire. Mais l’immense vague de protestation a eu gain de cause et les cadenas d’amour restent tolérés.

L’origine de ce rituel est incertaine. Il y a trente ans, les premiers cadenas gravés faisaient leur apparition en Lettonie, puis dans le sud de la Hongrie. Ils fleurissent à la même période en Italie. D’aucun prétendent que ce rituel aurait été initié par les recrues qui fêtaient ainsi la fin de leur service militaire. D’autres prétendent que ce rituel trouverait ses origines dans un roman à l’eau de rose de Federico Moccia où les protagonistes en gage de leur amour fixent un cadenas gravé à un pont de Rome.

Vous rêvez d’accrocher un cadenas d’amour à vos initiales, à la date de votre mariage, à celle de votre rencontre ? Le pont Alexandre III à Paris, le pont sur le Bosphore à Istanbul, le pont de Brooklyn, le pont de la rivière Kwaï, le pont du Rialto à Venise, vous proposent leurs parapets… virtuels. Un site internet vend des cadenas, virtuels eux aussi, vous choisissez les caractères, vous gravez vos prénoms chéris, et pour 2.65 Euros, votre cadenas d’amour flotte au vent imaginaire du Golden Gate.

Apollinaire reste de marbre face à cette déferlante, et ses mots avec lui : Les mains dans les mains restons face à face, tandis que sous le pont de nos bras passe, des éternels regards l'onde si lasse. Vienne la nuit sonne l’heure, les jours s’en vont, je demeure.



La tête de la bière

Je rentre d’Edimbourg et d’un époustouflant tour d’Ecosse et, sincèrement, je comptais vous raconter comment est l’Ecosse sous le soleil, si si, trois jours d’une lumière d’automne déjà horizontale, jaune dorée, à faire briller de tous feux les châteaux d’Edimbourg et les landes ocres de bruyères sèches. N’aurait pas manqué à mon croquis mon tour dans les sous-sols de la ville, humides, glacials, où vivaient entassés les laissés-pour-compte de la période industrielle, sous les arches des ponts qui relient entre elles les sept collines de la ville, des arches elles-mêmes transformées en arches murées, elles encore transformées en voûtes plus basses et ainsi de suite, de façon à pouvoir y loger, sans eau, sans lumière, dans le suintement des murs, toute une population de rats et de miséreux.

N’aurait pas manqué non plus à ce croquis, la fascination qu’exerce sur chacun de nous les deux sonars installés sur le bateau qui glisse sur le Loch Ness d’un bleu insondable. Un sonar comme une échographie multicolore, qu’on ne quitte pas des yeux, le cœur battant, qui explore chaque mètre des profondeurs, puis un deuxième sonar qui, lui, faisant abstraction de la masse d’eau brune, nous livre une image des fonds du lac qui se présente comme un grand canyon, plat, hérissé de sommets volcaniques, tel qu’il devait se présenter à l’époque glaciaire. Mais de Nessi, point. Et le mystère demeure.

Et voilà que mon croquis va vous narrer tout autre chose de ce petit tour d’Ecosse. Qu’on y mange délicieusement bien, surtout si l’on réserve une table au Witchery (La Sorcellerie) à deux pas du château, excellente table fréquentée par les plus grands (et les plus petits) où l’on m’a servi, après un haggis traditionnel (haché de cœur, foie et poumons de mouton) exquis, des filets de maquereau croustillants accompagnés de pommes de terre nouvelles écrasées avec leur croquante peau, posés sur un filet de jus de groseilles rouges et, ô subtilité, accompagné de… pain de coucou. Pour qui se souvient de ce petit goût merveilleusement acidulé de notre enfance, le voilà sans crier gare, sous mes papilles, en écho au discret filet de groseilles rouges. Ravissement. Mon bonheur repu trouve son point final après un cheddar bien fort servi sur une planchette de bois, entre un chutney de pruneaux et un carré de pâte de coing accompagné d’une tranche de pain au cumin. Au-dessus du Witchery, la lune est pleine et ronde, comme dans un film d'animation de Wallace & Gromit où leur goût immodéré pour le cheddar pousse les deux héros, le distrait Wallace et le discret Gromit, à construire une fusée pour aller sur la Lune qui, comme chacun sait, est un immense fromage...

Plus tard, dans un pub douillet de Rose Street, mon cœur balance entre la centaine de whiskys mutés en or liquide à cette heure tardive… Je me contente d’une bière écossaise à la mousse épaisse. Outrage ! La mousse se dit head, la tête de la bière. Pourvu que demain j’aie encore la mienne pour rédiger ma chronique.



Berlin métropole du tango

Berlin Hauptbahnhof. Berlin gare centrale. Nuit. L’ICE Interlaken - Berlin me laisse solitaire et étourdie de mes huit heures de trajet sur un quai désert de l’immense gare de verre. L’ambiance est étrange, quelque chose n’est pas comme d’habitude : sous l’immense verrière, pareille à une cathédrale de cristal dans la nuit noire, retentissent, à la perfection, les accords lascifs et somptueux d’une musique de tango. La musique épouse la voûte, les voies, les niveaux communicants de la gare qui à cette heure tardive sont plongés dans la pénombre. Et là, entre deux étages de verre, des couples dansent. Élégants dans les moindres détails, enlacés, ailleurs. Leurs corps sont les uniques taches chaudes dans cet univers de verre et de métal sous le bleu de la nuit. Ils dansent. Les tangos s’enchaînent sans que les corps se dessoudent. Et je reste là, ma valise à mes pieds, je suis l’extraterrestre et eux les habitants de la planète gare. Ils glissent sans me voir, ils sont dans l’éternité du désir.

Pendant la dictature nazie, le tango avait disparu de Berlin, avec le bannissement des danses latino-américaines. Ne restait qu’un tango de salon aux postures très raides. La dictature militaire en Argentine amena beaucoup d'émigrés argentins à Berlin et plus tard la chute du Mur donnèrent un nouvel essor au tango. Les vieilles salles de bal miteuses de Berlin Est attirèrent par leur fascinant délabrement les tangueros et tangueras de l'ouest. On se mit à danser de manière improvisée dans des cours arrières d’immeubles, dans des appartements vides. Les bals isolés devinrent des soirées régulières, des professeurs et danseurs de Buenos Aires viennent maintenant avec régularité à Berlin, où des orchestres de tango berlinois voient le jour. Lorsque les médias déclarent Berlin ‘capitale européenne du tango’ apparaissent de nouvelles formes de syncrétisme musical, de vieux tangos allemands des années 20 et 30 se mêlent à des tangos russes qui se mêlent aux traditionnels tangos argentins.

À l’image de la ville et de sa ferveur, un jeune quintette urbain, charmeur et passionné, le groupe bassa, sort ces jours-ci, après Berlin Tango, son deuxième CD, Medialuna. Sa musique mêle avec intelligence et subtilité le tango, le jazz et la world music, et donne naissance au Tangomondo, au tango du monde. Avec violon, clarinettes, guitare et percussions, leurs compositions sont la plus sensuelle et actuelle illustration de cet amour de Berlin pour le tango. Oui, on dit désormais de Berlin qu’elle est devenue la plus grande métropole du tango argentin après… Buenos Aires.

Je ne saurai jamais qui étaient ces danseurs enlacés dans la nuit cristalline de la gare. Le lendemain, elle avait repris son cours normal, le soleil faisait des arcs-en-ciel à travers la verrière et les ascenseurs de verre se croisaient comme des bulles brillantes. La magie du quotidien.

bassa, Medialuna (2010), Berlin Tango (2009), Label flowfish.records,
www.flowfish.de



Le raton laveur du Wedding

« Une pierre, deux maisons, trois ruines, quatre fossoyeurs, un jardin, des fleurs… un raton laveur. » Ce n’est qu’une fois remise de mes émotions que la comptine de Prévert ânonnée dans mon enfance est remontée à mes lèvres. Un jardin, des fleurs… un raton laveur. Car voilà, il y a quelques jours de cela, un raton laveur, une ratonne laveuse comme j’ai pu en juger d’après ses nombreuses tétines, est venue me rendre visite dans… mon bureau.

Il m’avait bien semblé, du coin de l’œil, alors que pour vous je travaillais à notre chronique du samedi justement, avoir aperçu quelque chose qui ne ressemblait pas, mais pas du tout, à une queue de chat. Un semblant de queue de renard, beige et brune, de beaux anneaux réguliers et touffus, qui dépassaient… de dessous mon canapé. À Berlin, quartier du Wedding, en plein jour ! Quel honneur et quel bonheur ! Et bien sûr nul appareil photo sous la main, juste ma souris d’ordinateur, pour prouver que je ne rêvais pas, que c’était bien un raton laveur, avec ses yeux noirs masqués comme Zorro, ses pattes silencieuses et sa tranquille curiosité à l’égard de mon petit chez-moi, poussière sous le canapé, rien à manger, il a préféré explorer le jardin, un grand jardin avec deux pruniers et un pommier, une vigne avec trois grappes sur une treille, et un raton laveur. Une petite faim devait tarauder l’animal. Elle a tranquillement arraché trois bulbes de muguet, les a consciencieusement rincés dans la pataugeoire des oiseaux, et s’en est régalée. Tout en me fixant de ses petits yeux ronds, noirs et intelligents.

On compte 120 familles de ratons laveurs à Berlin, j’en ai croisé un perché sur un arbre, aperçu un autre sur les toits où ils logent. D’aucuns en ont aperçus entre les voitures parquées, vers le soir. Ma ratonne laveuse à moi s’est aventurée dans mon jardin en plein jour, insigne honneur et marque de confiance.

On doit à un éleveur de Kassel d’avoir introduit le raton laveur en Allemagne pour sa fourrure. En 1934, il obtenait la permission à l'Office des forêts du Troisième Reich de lâcher dans la nature le petit mammifère pour la chasse (l'office était alors dirigé par le tristement célèbre Hermann Göring, principal bras droit d'Hitler). Mais si les nazis ont été stoppés dans leur conquête de l'Europe, les ratons laveurs, eux, se répandirent joyeusement en Allemagne et aujourd’hui ils inquiètent un peu les pays voisins. Plus tard, à Berlin, les bombardements de 1945, en détruisant des fermes d’élevage de Straußberg dans le Brandebourg, ont, de leur côté, rendu à la liberté des dizaines de ratons laveurs. Les ancêtres du mien.

Ma ratonne a décidé, avant de s’en aller, d’explorer en dernier recours la poubelle verte du jardin. De ses pattes noires et fines elle a soulevé le couvercle, examiné l’intérieur, mais n’y trouvant que des feuilles sèches, non merci. Avec lenteur et majesté, elle a grimpé le long de la glycine, et elle a disparu. Sans remettre le couvercle à sa place.

Depuis, je l’attends.



Schiphol Island

Adieu palmier, plage turquoise, adieu cocktail piqué d’une cerise rouge… mon vol de correspondance en direction de l’île de Curaçao vient de partir sans moi. Me voilà Stranded Passenger, passagère échouée, sur Schiphol Island*. Ce n’est pas prévu, c’est d’abord exaspérant, puis progressivement, à condition de se laisser séduire par cette escale involontaire, tout à fait… exotique.

Schiphol Airport est une île, au milieu de nulle part dans la campagne hollandaise, avec son église, une bibliothèque avec faux feu de cheminée, ses rues marchandes. À défaut des îles ABC des Antilles Hollandaises, je visite donc Schiphold Island. Au lieu des suaves fleurs exotiques des îles ABC, je déambule parmi les oignons de tulipes préempaquetés. Sur Holland Boulevard, entre les jetées E et F, le Rijksmuseum expose des vaches, toiles originales des plus grands maîtres hollandais ! Puis j’ai le temps de m’intéresser en détail aux différentes cérémonies de mariage « clefs en main » que l’aéroport offre à ses passagers amoureux. Tout cela avant d’être prise en charge par la compagnie aérienne responsable du contretemps.

Un bus me dépose, un quart d’heure de canaux et de ciel bas plus loin, dans un hôtel anonyme, bruissant comme une fourmilière. Des passagers échoués, jusqu’à 300 par jours ! Le lieu, de marbre noir et blanc, est pompeux, une esthétique qui oscille entre le mausolée de Lénine et un palace de Las Vegas. Dans le hall, un aigle de très bon goût, sans doute importé des Amériques, étend ses ailes taillées à même un tronc séculaire.

Les produits de première nécessité qu’on me procure – tee shirt pour la nuit, déo, démaquillant, produit de lessive, chaussettes de rechange – viennent tout droit de Chine. Leur odeur est tellement chimique que je préfère les abandonner intactes. Mais la chambre est douillette. Trois repas sont offerts, les appels téléphoniques de même, et même des miles gratuits ! Il aura bien fallu une dizaine d’employés pour régler mon cas de « standed passenger ». Drôles d’emplois qui raccommodent le réel…

Ma chambre donne sur l’arrivée des bus. Que faire sinon attendre que le temps passe ? La météo annonce un cyclone sur les Antilles, je le vois, là, sur l’écran de mon téléviseur, il se dirige tout droit sur mes petites îles ABC, A comme Aruba, B comme Bonaire et C comme Curaçao, les Antilles Hollandaises, à un jet de vague de la côte du Venezuela, à bien y regarder, il se dirige d’ailleurs sûrement sur la baie jolie qui m’attend…

La nuit tombe. Une musique dansante, nord africaine, quelque part dans l’hôtel. Dans un salon décoré d’une estrade a lieu un mariage marocain. Des femmes, uniquement. Le marié viendra chercher la mariée plus tard. On m’offre une délicieuse datte fourrée avec un verre de lait frais et blanc. À deux heures du matin ma montre passe de l’heure d’été à l’heure d’hiver. Mes vacances n’ont pas encore commencé, déjà le décalage horaire.

Comment dit-on « bonne nuit », en papiamentu ? (À suivre.)

* Aéroport Schiphol, Amsterdam



Bon Bini !

Bon Bini ! Bienvenue ! Le papiamentu est décidément une drôle de langue. Une langue qui n’est parlée qu’aux Antilles Hollandaises, les trois petites îles ABC, A comme Aruba, B comme Bonaire et C comme… Curaçao (la plus connue des trois îles grâce à la liqueur bleue rêve du même nom). Un joyeux mélange de portugais, d’espagnol, de néerlandais et de langues africaines. Drôle de langue pour de drôles d’îlots déclarés « Islas inutiles », îles inutiles, par les conquérants espagnols qui n’y trouvèrent ni eau, ni or, ni argent à exploiter.

Les flamants roses, eux, n’ont pas l’air de trouver ces îles inutiles, loin de là. Ils nichent dans les marais ou au cœur des salines immaculées, par centaines, taches vives et roses qui se reflètent entre ciel et eau, le bec dans la vase où ils se régalent de crustacés. Et si les marais sont à sec, ils émigrent vers le Venezuela, soixante kilomètres à tire d’aile rose.

Un autre oiseau, de la taille d’un petit merle, noir, jaune et blanc, a compris le profit qu’il pouvait tirer de nous autres… touristes. Lorsque les moineaux ont fait table rase des miettes du petit déjeuner, c’est à son tour de venir se percher, l’air innocent, sur le panier qui comprend les sachets de sucre, de thé, de Nescafé. D’un coup de bec imparable, il tire du lot un sachet de sucre en cristal et va se percher sur un buisson où il décapite le sachet pour y plonger un bec gourmand. Je ne l’ai jamais pris en défaut, il distingue parfaitement le sucre de l’Assugrin !

À l’heure de m’en aller, j’ai le cœur gros de quitter la colonie d’iguanes qui vit entre les rochers et… les pieds des tables du restaurant. C’est qu’à force, on se prend d’affection pour ces gros reptiles verts et gris, gourmands comme pas deux, qui n’hésitent pas à grimper sur vos genoux pour venir réclamer du bout de leur langue rose et délicate, qui du pain toast, qui un morceau d’ananas… Et qui ferment les yeux en se pressant contre votre main lorsqu’on gratouille, sur leurs flancs, leur peau chaude et écailleuse. Signe d’affection ? Ne rêvons pas : c’est juste que ça les démange un peu, là, oui là, où leur peau est en train de muer.

Mais j’ai le cœur moins gros, il est vrai, de quitter les cinquante-quatre moustiques qui « m’ont fait la peau » au sens littéral du terme. Des moustiques très adaptés, eux aussi, puisqu’ils ont appris à ne plus émettre de bzzzzzzzz de préavis avant leur attaque kamikaze sur peau pâle ou bronzée (ils n’ont visiblement pas de préférence)…

Adieu, petit monde animal. Je suis bien heureuse de ne t’avoir pas croisé, toi le Guerrier Portugais, méduse bleu lagune qui hante les eaux coralliennes et dont la morsure équivaut à une morsure de cobra… et j’emporte avec moi la vision arc-en-ciel de gorgones, d’éponges fluorescentes mauves et oranges aux cratères sans fond, forêts sous-marines de rêve, et de ces deux poissons-anges, bleu foncé et or, qui vivent en couple, comme nous autres humains, dans le bleu infini.



Un parfum au… gaz lacrymogène

Il est un endroit où j’emmène tous les amis visiteurs de Berlin : le passage au sol de marbre noir, blanc et ocre, qui relie les Galeries Lafayette (architecture de Jean Nouvel, tout à fait vertigineuse et chaque fois surprenante) et le Quartier 206, imaginé par Iheo Ming Pei (l’architecte de la Pyramide du Louvre), réalisé par les architectes américains Cobb et Freed & Partners, et qui s'inspire des réalisations expressionnistes des années 1920. Les étages inférieurs sont occupés par des commerces de luxe et de nombreuses enseignes de créateurs où pour les simples péquins que nous sommes, seul le lèche-vitrines est accessible.

La preuve s’il en fallait une : le Department Store du Quartier 206 propose en exclusivité un parfum aux notes de gaz lacrymogène, fumée, pneu brûlé, sueur, sang… and more. Ce parfum, dont l’original se vend exclusivement à Manhattan, pour la modique somme de 33'000 euros, est en vente au Department Store en version discount, dans une petite fiole de laboratoire pour le prix de 55 euros. Précisons que l’original new-yorkais est vendu dans un flacon de platine qui reproduit une bombe tuyau (engin explosif formé d'un étroit tuyau scellé, fourré d'explosif) et que ce parfum a un nom : Revolution.

Lisa Kirk, une artiste new-yorkaise, est l’auteur du parfum Revolution dont l’idée lui est venue sous l’ère W. Bush, alors que le peuple américain menaçait de s’élever contre la guerre en Irak. Afin de savoir à quoi pouvait bien ressembler l’odeur de la révolution, l’artiste s’est documentée durant une année auprès d’anciens activistes, de révolutionnaires, de journalistes. Elle a recueilli leurs souvenirs sous forme d’installation odoriférante, qui immédiatement mit la puce au nez des parfumeurs. Un nez de chez l’Oréal la persuada de produire une version commerciale de son installation « Révolution ». Lisa Kirk n’y trouva rien à redire puisque tout son travail d’artiste tend à dénoncer la société de consommation. Et c’est ainsi que son parfum Revolution est mis en vente, accompagné d’un court métrage, où l’on voit deux tireurs d’élite, un homme et une femme, courir l’un vers l’autre, pour finalement se passer la bombe tuyau, tandis qu’apparaissent les mots : Révolution, un parfum pour hommes et femmes.

Et si les ventes se poursuivent aussi allégrement, il est prévu que pour Noël le Quartier 206 propose la suite des créations de la lignée Revolution : des bougies parfumées sous forme de bâton de dynamite, arômes Révolution française (note de pain, de cire et de sueur), Mai 68 (note de patchouli et gaz lacrymogène) et Bagdad (câble brûlé, poussière et sable).

Quelle est l’odeur du Parfum Revolution ? Je m’attendais à un rejet instantané, dégoût et froissement de narines. Eh bien quitte à vous étonner : le parfum Revolution dans sa fiole de laboratoire avec la bombe tuyau en impression sur l’étiquette, est un parfum tout à fait civilisé, qu’on imaginerait bien au creux du cou d’un homme sexy. D’un révolutionnaire, bien entendu.



Cygne rôti sauce Crémone

Je ne résiste pas au plaisir de partager avec vous ce “Cas de conscience” que vient de publier le magazine de la Süddeutsche Zeitung. Le Dr. R. Erlinger répond chaque semaine à une Gewissensfrage, une question de morale ou d’éthique, en lien avec notre vie quotidienne.

“ Il y a peu, je fus invitée à un mariage. Au repas fut servi du cygne, tant en entrée qu’en plat principal. Quand j’appris que c’était du cygne, impossible d’avaler quoi que ce soit. Le menu ne comprenant pas d’autre met, j’avoue que j’ai trouvé cela un peu fort de tabac. Aurais-je été en droit de demander qu’on me serve autre chose ? ”

“ Vous écrivez, répond le Dr. Erlinger, qu’il vous a été impossible de manger le cygne servi. Un dégoût radical, bien que ce cygne n’eût en soi rien de dégoûtant – ce sont de jeunes cygnes qui sont ainsi préparés – et ce fait ouvre ici d’intéressantes perspectives. Le dégoût a pour fonction physiologique de nous protéger de choses empoisonnées ou contaminées ; dans la psychologie de la morale, on considère que le dégoût intervient lorsqu’on outrepasse des règles liées à la pureté, au sacré ou à la nature. Est-ce le cas ici ? Le cygne fait partie de la famille des oies et des canards. L’être humain en mange sans sourciller. Pourquoi donc ne mange-t-il pas du cygne, longtemps servi aux repas des puissants ? Peut-être cela tient-il au fait que le cygne blanc, dans de nombreuses cultures, est symbole d’amour et de pureté : en consommer équivaut à enfreindre un tabou. Si l’on pousse le raisonnement jusqu’au bout, cela équivaut, de façon symbolique, à manger la mariée. Personne n’a le droit d’exiger cela de vous. Cela vous aurait-il autorisée à réclamer autre chose ? ”

Non, répond le Dr. Erlinger. Non, dit-il, car même si la responsabilité des jeunes mariés, en ce qui concerne la composition limite de ce menu, était engagée, il était exclu de gâcher leur repas de noce. Et le chroniqueur de suggérer à sa lectrice qu’elle pouvait se contenter des accompagnements et espérer… un dessert. Car enfin - les Gewissensfragen n’épargnent personne - elle était venue pour les mariés et non pour se nourrir.

De signe en cygne me revient à l’esprit ce fait divers récent d’un citoyen britannique qui, affamé, a tué et mangé un cygne muet (cygnus olor ou cygne tuberculé) de la Reine Elisabeth II, lesquels cygnes appartiennent par décret à la couronne depuis le 12e siècle... Une chose est sûre : les invités à la noce du prince William et de Kate Middleton ne risqueront pas d’être confrontés au cas de conscience qui nous occupe.

Permettez-moi de vous glisser à l’oreille, et ce seront mes vœux culinaires pour 2011, que vous pouvez vous procurer la recette du ‘Cygne rôti sauce Crémone’ dans L’Ouverture de cuisine du maître-cuisinier Lancelot de Casteau, paru à Liège en 1604 et réédité en fac-similé aux éditions De Schutter, à Anvers. Bon appétit et Bonne Année !

Le magazine de la Süddeutsche Zeitung, véritable praline pour le week-end, sous
http://sz-magazin.sueddeutsche.de/.



Faire ses courses dans… un livre de cuisine

Par mes yeux et vos papilles ! On se demande bien comment personne n’y a songé plus tôt ! Une épicerie d’un tout nouveau genre, lumineuse et didactique, où les aliments seraient présentés non par catégorie, mais par… recette. Eh bien ce magasin d’un tout nouveau genre vient d’ouvrir ses portes à Berlin à l’initiative de cinq jeunes compères et il ne désemplit pas.

Jusqu’à ce jour béni, pour réunir les ingrédients nécessaires à nos recettes, il nous fallait parcourir tout un supermarché voire même courir dans plusieurs magasins dispersés pour, ensuite, nous retrouver avec des quantités trop grandes d’ingrédients dont les emballages à demi utilisés traînaient éternellement dans nos placards. Au Kochhaus, La Maison de la Cuisine, tout est radicalement différent : la recette indique une feuille de laurier ? Vous achetez une unique feuille de laurier. Elle indique un piment rouge ? Prenez un piment rouge. Ou un seul clou de girofle.

Dans la lumineuse et très moderne épicerie, vingt recettes - dont deux ou trois se renouvellent chaque semaine - sont présentées chacune sur une table séparée. La recette est expliquée devant vous sur une belle affiche didactique et tandis que vous la parcourez des yeux, vous cueillez dans des paniers amoureusement présentés, le quart de courge, les deux pleurotes, l’œuf frais, la branche de thym et jusqu’au cube de bouillon dont vous avez besoin pour la recette que vous avez choisie ce jour-là. Les quantités sont calculées très précisément pour deux, quatre ou six personnes. Votre menu composé, vous glissez vos achats dans un sachet de papier à l’ancienne et vous vous présentez à la caisse où l’on vous demandera quelle recette vous avez choisie et pour combien de convives. Un dépliant de la recette photographiée vous est offert.

À l’étage, au-dessus de l’épicerie, les recettes sont expérimentées dans une cuisine par la bande des cinq compères, un cuisinier, des restaurateurs, un spécialiste du marketing. Dans un studio photo attenant, les recettes sont photographiées. Leur pari est le suivant : donner à tout un chacun l’envie de cuisiner.

Pour avoir expérimenté cette épicerie d’un nouveau style, je dois avouer que les recettes proposées – soupes, salades, poissons, viandes, desserts – sont si alléchantes que j’y ai passé autant de temps (sinon plus) quand dans mon supermarché habituel. Difficile de se décider entre le filet de rouget au beurre, noisettes et crème d’estragon, la quiche à la courge, au chèvre et tomates vertes ou le filet de bœuf poché au vinaigre balsamique (la recette préférée de feu Luciano Pavarotti, dont le CD est présenté joliment en accompagnement des ingrédients). Des vins sont suggérés pour chaque recette, ils vous attendent sur des étagères autour des tables. Vous rêvez de la recette aux quatre petits flans mais vous n’avez pas les moules de porcelaine nécessaires ? Qu’à cela ne tienne : ils sont là aussi.

Vivement qu’un Kochhaus ouvre près de chez moi !

Das Kochhaus
www.kochhaus.de



Vice et volupté

Une double exposition, unique et tout à fait extraordinaire, vous attend à Berne au Kunstmuseum et au Zentrum Paul Klee : Lust und Laster, Vice et Volupté. Et ne me dites pas que Berne est trop loin (1 heure par le Loetschberg) ou que vous n’avez pas le temps : vous feriez sûrement preuve d’ACEDIA, de paresse, en un mot, comme en sept, vous vous rendriez coupable de l’un des 7 péchés capitaux.

Ces péchés capitaux, la façade du Kunstmuseum (à 3 minute à pied de la gare), vous les rappelle en néons colorés : Superbia, Invidia, Ira, Acedia, Avaritia, Gula (la gourmandise) et Luxura. Il y a tant à dire, précisément en 2011, sur ces péchés, que deux musées ont joint leurs salles pour les illustrer. Car la démarche est ambitieuse et profonde : donner à voir des œuvres, du Moyen-Âge à nos jours, qui démontrent les changements dans les canons de ces vices.

L’exposition rend compte de la façon dont l’art a traité des 7 péchés capitaux des origines à nos jours. Elle n’est pas organisée de manière chronologique, mais s’articule autour de sections consacrées chacune à un péché. Ainsi le Musée des Beaux-Arts accueille, outre la section introductive dédiée au cycle des 7 péchés, l’orgueil, l’envie, la colère et l’avarice. Le Centre Paul Klee (un bus vous y emmène depuis la gare directement) présente, lui, la luxure, la paresse et la gourmandise.

Pour m’être longuement promenée dans les deux lieux (prévoir bien 2 h par musée), je vous conseille de suivre l’ordre que propose la brochure, en français, qui vous est remise avec votre billet. La hiérarchie des péchés n’est pas née de rien, ils se tiennent par la queue, si je puis dire.

J’ai hésité moi-même longuement avant de me rendre à cette exposition peu ordinaire. Vice et Volupté… Qui donc va de son plein gré se confronter à ses péchés ?! Bien sûr qu’au fil des salles les enluminures, gravures, toiles, sculptures, photographies, installations vidéo, évoquent aussi la religion, mais Vice et Volupté est tellement plus que cela : son objectif est de mettre en lumière les réévaluations dont ces péchés capitaux ont fait l’objet et d’examiner la question de leur pertinence pour notre époque.

On croit les péchés capitaux tombés en désuétude… Les revoilà : publicités qui suscitent l’envie du consommateur, paresse devant nos écrans de télévision, gourmandise pour la cigarette ou l’alcool, drogues, pornographie, arrogance des puissants… Mais une chose a bien changé, comme conclut l’introduction à l’exposition : Les « pécheurs » ont maintenant à se justifier, non plus devant Dieu, mais devant l’ensemble de la société.

Entre les pâtisseries géantes de Vincent Olinet, les photographies de Martin Parr sur la High Society, le distributeur automatique de vaisselle de Yarisal & Kublitz, qui casse de lui-même les assiettes pour passer votre colère, les parchemins et enluminures du Moyen-Âge, les toiles hollandaises du 16e siècle, l’exposition porte si bien son nom : Vice et Volupté.



Ne faites donc pas de fisimatenten

Deutschland schafft sich ab (littéralement L’Allemagne s’auto-élimine), le pamphlet de M. Thilo Sarrazin, membre du directoire de la Bundesbank, volumineux ouvrage qui dénonce le manque de volonté d’intégration des quelque quatre millions de musulmans (principalement des Turcs) en Allemagne, agite et divise l’opinion allemande depuis des semaines. Du jour au lendemain, les mots intégration, assimilation, sont sur toutes les lèvres, de la rue au Parlement.

En rêvant par-devers moi au sens des mots, au pouvoir des mots, à leur assimilation justement, me vient à l’esprit l’époque des immigrés huguenots des 17e et 18e siècles qui formaient alors 20% de la population de Berlin, chaque cinquième habitant étant alors d’origine française.

Au fur et à mesure de leur assimilation, le dialecte de Berlin s’enrichit. De Buletten (boulettes), à Ragufeng (ragoût fin), Puree, Haschee, Roulade… La mode s’enrichit de Bluse, Kostüm, Manschette, elegant… Plus tard, les campagnes napoléoniennes firent résider à Berlin jusqu’à 24'000 Français. Les mots alors de s’amalgamer joyeusement : bel étage devint Bölletasche, peu à peu donna pö a pö, le bon ton, Bongtong…

L’expression la plus croquignolette, et qui est restée dans le langage courant, est certainement « Keine Fisimatenten! » (Ne faites pas de simagrées !) Fisimatenten trouverait, dit-on, son origine dans l’excuse que prononçaient les soldats qui rentraient en retard à la garnison, « J’ai visité ma tante » ou, c’est selon, dans l’invite par ces mêmes soldats à des dames de compagnie : « Venez visiter ma tente. ». Un autre mot usuel, cent fois prononcé chaque jour, est le mot « alle » (il n’y en a plus) et qui dérive tout bonnement de « C’est allé, c’est terminé. ». La phrase la plus courante du Berlin d’aujourd’hui : « Meine Moneten sin ejal alle. » (De toute façon mon argent est fini).

Cent soixante mots d’origine turque enrichissent nos langues respectives, de yoğurt, à kebab, kul asi (goulasch), köşk (le kiosque)… Ainsi en va-t-il des mots, libres et sans parti-pris, qui s’intègrent et s’assimilent avant nous, humains.

« La langue allemande se réduit, une autre prend sa place. » En 1689, on s’inquiétait déjà de ce que la langue allemande, et avec elle la Prusse, s’auto-élimine : les inquiétudes se suivent et se ressemblent.