REVUE DE PRESSE

- Sans début ni fin / Le Chemin du Mur de Berlin
- Mein Name ist Bach
- Luftbusiness (L'HOMME RICHE)

Sur les traces du Mur - Yves Petignat (Le Temps 17 septembre 2009)

La cinéaste suisse Dominique de Rivaz a suivi à pied les 155 kilomètres de ce qui fut le mur de Berlin. Elle en a ramené un livre sur la souffrance d’une ville.

C’est un voyage à la surface du temps. Une quête de gravats, de creux et d’espaces vides, de quelques cailloux et traces furtives, toutes sortes de tessons du passé que l’on peut ramasser au bord du chemin. Dominique de Rivaz s’efforce de les rassembler et de les recoller ensemble pour nous restituer 155 kilomètres de mur, un périmètre clos, hostile, sans début ni fin, qui, durant vingt-huitans, a fait de Berlin-Ouest une île de l’Occident. Entre 2008 et 2009, la cinéaste suisse a parcouru à pied le chemin de la frontière, le Mauer­weg, comme un pèlerinage à la recherche du mur absent. Elle en a ramené des milliers de photos et un très beau livre, Le chemin du Mur/Sans début ni fin.

Où passait le Mur? Où commence-t-il? On est à l’Est ou à l’Ouest? Depuis ce 9 novembre 1989 où s’effondra la RDA, ceux qui résident à Berlin se sont fait poser ces questions des centaines de fois par leurs visiteurs. «Il y a une sorte de curiosité morbide pour le Mur, mais aussi toute naturelle. Je voulais en faire le tour pour m’en libérer, mais aussi pour voir où il en était, ce qu’il en restait», explique Dominique de Rivaz.

Curiosité morbide? Nous avons tous simplement besoin de comprendre, de toucher, même quelques traces infimes, pour rendre le passé réel. L’histoire ne se lit qu’à partir du présent. Même si, au fil des ans, le Mur s’est réduit à l’épaisseur d’une photo.

Rage des emmurés, effritement, dispersion, du Mur il ne restera bientôt plus que les traces de ruines. Une idée de mur. Le temps dévorateur. Mais la fascination et l’interrogation restent toujours les mêmes. Comment un régime politique, des êtres humains ont-ils pu concevoir, installer, développer et sans cesse perfectionner durant près de trois décennies un système aussi pervers, aussi redoutable et meurtrier, destiné à empêcher leurs propres concitoyens de partir?

«J’ai mis longtemps avant de partir. J’avais une certaine appréhension avant d’entamer ce que je ressentais comme une démarche sérieuse, importante. Comme d’entreprendre un pèlerinage. Et puis, c’est une voisine très âgée, aveugle, qui m’a donné l’impulsion. Et une fois sur le chemin, tu peux oublier tous tes plans. Le Mur fait de toi ce qu’il veut», explique la cinéaste, qui passe sa vie entre Berlin et la Suisse. Chaque matin, par tous les temps, elle reprenait son chemin à l’endroit abandonné la veille et soigneusement répertorié sur sa carte. Six ou dix kilomètres, parfois plus avec l’aller et le retour, le regard en alerte, le bruit de la ville, la solitude dans les larges laies tracées dans les immenses forêts berlinoises.

Car, on l’oublie souvent, le Mur ne séparait pas seulement l’est et l’ouest de la ville. A travers champs et forêts, banlieues isolées, lacs et canaux, une bande mortelle de 50 à plus de 100 mètres de large enfermait et isolait totalement les zones sous contrôle des Alliés occidentaux. Checkpoint Charlie, la Porte de Brandebourg, Potsdamer Platz, tous ces lieux aujourd’hui fréquentés par des millions de visiteurs, Dominique de Rivaz a réussi à les traiter avec intelligence, un humour légèrement décalé, évitant le piège à touristes. Mais la force de ses images vient des longues percées à travers les bois, des grandes avenues désertes, des immeubles borgnes et amputés, des routes coupées sans raison, du cimetière sans tombes, de cette ville qui s’arrête brutalement comme au bord du précipice. Au bord de la zone de mort, que la vie peine à reconquérir.

Des photos à hauteur du regard, fixées sur un horizon enfin débarrassé des obstacles. Des photos d’hiver, «car le dépouillement permet d’aller au-delà. Il met à nu le tracé de ce qui fut le Mur dans toute sa précision. Il permet de voir et de comprendre, vingt ans plus tard, les dégâts que ce système frontalier délirant a légués à la ville de Berlin», dit la cinéaste.

Est-ce la nudité des branchages, la boue des chemins ou l’immense solitude, sur la plupart des photos n’habitent que de très rares êtres vivants. La blessure ici est encore profonde, la plaie non cicatrisée, la souffrance prête à ressurgir. Nous avions parcouru au début de l’été quelques-uns des chemins empruntés par Dominique de Rivaz et c’est la force de la vie qui nous avait surpris. Les tranchées disparaissaient alors sous les feuillages. On voit bien ce que Dominique de Rivaz a envie de dire. Le Mur peut disparaître ici, à Berlin, pendant que les plaies se referment, d’autres murs se construisent ailleurs, avec les mêmes souffrances.

Des romantiques allemands, on avait dit qu’ils aimaient les ruines et les crevasses pour y loger leurs fantasmes. C’est une démarche que Dominique de Rivaz s’est formellement interdite. «Pas d’interprétation politique ou émotionnelle. Pas de condamnation. Un simple témoignage.»

Et, au moment de nous quitter, Dominique de Rivaz a encore un doute: «Je n’aimerais pas que cela soit pris comme un hommage au Mur. Mais un mur est un mur, peut-il être coupable des crimes que lui imputent les hommes?»





Un petit miracle, enlevé et irrévérencieux.
Le Temps

La Liberté, l’insolence, avec lesquelles de Rivaz dépeint la rencontre entre Bach et Frédéric II, sont une révolution cinématographique. (…) Un passionnant jeu du chat et de la souris entre un roi et un musicien. Sacha Guitry et Alexandre Dumas, pour qui on pouvait « violer l’Histoire à condition de lui faire de beaux enfants » auraient apprécié. Une vision du XVIIIe siècle qui échappe aux pièges de l’académisme sans tomber dans la désacralisation gratuite.
Norbert Creutz, Le Temps

Une offrande musicale qui claque comme un camouflet. Bach à dos de chameau, une peinture d’Andy Warhol… Une œuvre incontestablement inspirée.
L’Hebdo

Une guerre des clans : celui de la musique (Bach et ses fils) et celui du pouvoir (le roi, son secrétaire et son chien). Pour son premier long métrage, Dominique de Rivaz fait avec rigueur et humour le portrait de deux hommes en quête d’absolu. Dans le chaos du déménagement de la cour qui s’apprête à quitter Sans-Souci, la folie d’une époque troublée où la culture et la violence étaient intimement mêlées. Un duel musical et psychologique entre deux monstres.
Frédéric Maire, L’Impartial

Un élan de vitalité, un souffle de plaisir traversent ce film. Une offrande musicale joyeuse et violente. Un grand film intime.
Lorette Cohen, Le Temps

Mein Name ist Bach n’a rien du film historique en costume auquel on pourrait s’attendre. Il emmène, avec grand dépouillement esthétique et narratif, dans une intimité particulière. Comme la musique de chambre, c’est un film de chambre. Un film intense, en plans rapprochés, car tout est question ici d’âme humaine.
La Liberté





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Les choix du Monde - Edition du 21.03.10

L'HOMME RICHE - UNE FABLE DU XXIe SIECLE

QUE MONNAYER QUAND ON N'A RIEN ? UNE PARTIE DE SA VIE SUR INTERNET
 
e sont trois garçons marginaux qui, pour seule richesse, ont leur imagination, leurs rêves, et une poule, Gerdi, leur « garde-manger portatif », comme ils le disent affectueusement. A Hamlin, une ville allemande imaginaire, Moritz, Liocha et Filou survivent en échangeant leur sang contre un repas, en promenant les chiens du quartier ou en monnayant leur sperme.

Ils squattent une serre à l'abandon, baignée de lumière, dont le plafond à ciel ouvert favorise les pensées les plus folles dans leurs esprits vagabonds. Comme celle de vendre aux enchères sur Internet une part d'eux-mêmes : son enfance russe pour Liocha, son âme pour Filou, les trente dernières années de sa vie pour Moritz.

L'Homme riche (titre original Luftbusiness, que l'on peut traduire comme « le commerce de vent »), fiction au ton très original, empreinte de poésie, s'inspire de faits ayant réellement existé : la mise en vente de bribes de vie sur le Web.

Scénariste et réalisatrice, la Suisse Dominique de Rivaz avait en effet été sidérée de lire dans la presse, il y a quelques années, qu'un jeune Américain cherchait à vendre son âme sur le site d'enchères eBay. Il avait été suivi peu après par un étudiant anglais.

« Aucun des deux jeunes n'a revendiqué Faust - échanger son âme contre savoir, puissance, beauté, immortalité - mais une démarche gratuite et provocatrice, rappelle la réalisatrice. Le montant obtenu était trivial, il n'a pas dépassé le prix de quelques hamburgers. Les autorités d'eBay sont néanmoins intervenues et entravent depuis lors ce genre de transactions déclarées contraires à la morale. »

Mais comment survit-on à ce type de transaction ? Quels changements cela produit-il en soi et dans le rapport avec les autres ? Sans en avoir l'air, L'Homme riche est une fable du XXIe siècle, qui nous entraîne dans une réflexion philosophique sur ce que vaut un homme et le prix de la vie.

On se laisse volontiers embarquer dans cette histoire servie par des acteurs attachants, Tomas Lemarquis, Dominique Jann (Prix du cinéma suisse de la meilleure interprétation masculine en 2009) et Joel Basman, qui incarnent avec grâce des personnages extravagants. La musique, signée Martyn Jacques (The Tiger Lillies), accompagne avec justesse les déambulations de ce trio d'allumés, entre mélancolie et exaltation.
Sylvie Kerviel

Les chansons incroyablement denses des Tiger Lillies

Un film singulier, énigmatique, empreint d'une sombre mélancolie, transcendé par les chansons incroyablement denses des Tiger Lillies. Le film offre une vision stylisée d'une société post-civilisationnelle, cruelle, asphyxiante et clinique, un univers où chacun est laissé pour compte et où les humains semblent résignés à l'injustice et à la déchéance. En même temps, la réalisatrice pose un regard tendre et aimant sur une jeunesse abusée et désabusée, exploitée jusqu'à en perdre sa légèreté de funambule. Plusieurs choses intéressantes dans cette oeuvre : l'interprétation, en particulier celle du jeune Tomas Lemarquis, à la fois vulnérable et inquiétant, aérien et destructeur ; dans un second rôle, Thierry van Werweke, émouvant et tragi-comique ; une réflexion subtile sur le capitalisme et la spéculation à outrance qui le mine ; une façon très belle de filmer la ville et de donner de la poésie à ses différents espaces ; les chansons extraordinaires d'un trio anglais que je ne connaissais pas, les Tiger Lillies.
Paulo Lobo, Luxembourg

Luftbusiness, un film qui a charge d'âme

En 2002, un jeune Américain vend pour 400 dollars son âme sur eBay. Ce fait divers plonge Dominique de Rivaz dans une «durable perplexité» et lui inspire Luftbusiness. La notion d’âme est au cœur de la vie et de la création de cette cinéaste valaisanne. Ses activités professionnelles ou personnelles, comme le pèlerinage de Saint-Jacques-de-Compostelle, témoignent toutes d’un engagement spirituel. Ainsi que ses films, Aélia (1985), Le jour du bain (1994), Mein Name ist Bach (2003). Et aussi Douchinka, le roman qu’elle vient de publier aux Editions de l’Aire. Elle renonce à définir l’âme, ce «petit mot de trois lettres, presque ridicule». Elle ne l’explique que par la négative. «La perte de son âme voue l’être humain à l’absolue solitude.»

A Hamlin, grande ville allemande imaginaire, trois jeunes sans-abri luttent pour ne pas sombrer. Filou, Mo et Liocha dorment dans une serre abandonnée. Ils se réchauffent à la morgue. Ils se vendent par pièces détachées. Pour remplir leur estomac, ils se vident de leur sang, de leur sperme.

Le trio met aux enchères sur l’internet des valeurs immatérielles. L’enfance russe de Liocha, les vieux jours de Mo. Quant à Filou, il propose son âme... Ces offres trouvent preneurs. Les vendeurs touchent leur chèque. Fous de joie, ils échafaudent au cœur de leur serre, cette cathédrale de verre, un arbre de Noël avec des chariots pleins de victuailles. Et ils perdent la grâce. Comme ces violonistes des contes de jadis qui vendent leur instrument à un étranger et comprennent trop tard qu’ils viennent de céder leur âme au diable, Filou perd le feeling avec les chiens qu’il promène, perd le contact avec ses amis, perd le goût des aliments. Il est comme Peter Pan s’écriant: «J’ai perdu mes pensées heureuses, voilà que je tombe…». Amateur éclairé d’air guitar (Luftgitarre en allemand), Filou n’entend plus sa musique intérieure. Près du canal, il essaie vainement de tirer une mélodie de sa guitare gonflable. Rejeté, l’instrument inutile dérive au fil de l’eau, à moitié dégonflé, pathétique…

Puissance de l’imagination. Ancré dans la réalité la plus sombre, Luftbusiness s’élève à la dimension allégorique, baignant dans une lumière qui renvoie à l’or des icônes byzantines. En Russie, en Ukraine, en Estonie où elle a passé beaucoup de temps et noué les amitiés les plus fortes, auprès du réalisateur tadjik Bakhtyar Khudojnazarov (Luna Papa) dont elle a été l’assistante, Dominique de Rivaz a appris le pouvoir de l’imagination qui permet de survivre. L’enfance russe de Liocha, une icône d’Andreï Roublev (La Trinité) évoquent Tarkovski, un cinéaste qu’elle admire profondément.

Effarée par la violence sociale – ne vient-on pas d’inaugurer à Paris un cimetière pour les sans-abri? –, elle espère que la crise économique permettra aux gens de se recentrer sur les vraies valeurs: l’amitié, la solidarité, l’attention aux morts. En attendant, elle dote ses SDF d’ailes, elle fait de Filou, Mo et Liocha trois anges voués à la Chute. Voix androgyne qui se déchire au son d’un accordéon brechtien, la musique poignante des Tiger Lillies, trio de clowns tragiques anglais, exacerbe le sentiment de vague à l’âme qui imprègne le film.

Un concert pour les morts. Cette fable faisant la part belle au symbolisme suscite de violentes réactions. S’il est flatteur de «créer de telles déchirures», Dominique de Rivaz s’interroge sur les raisons de ce rejet. Nombre de spectateurs germanophones laissent entendre que Luftbusiness s’apparentant à un imaginaire plutôt latin, aurait dû être parlé en français. Ils exècrent les accents islandais, italien, alémanique des comédiens. Observant qu’à Berlin, où elle vit, huit personnes sur dix parlent avec un accent, la réalisatrice récuse le Hochdeutsch qu’on lui réclame.

L’autre grief concerne la prétendue «bondieuserie» du film. Contresens: porté par un mouvement ascendant, Luftbusiness procède d’un élan spirituel, distille même quelques emblèmes chrétiens mais ne relève en aucun cas du catéchisme. C’est juste un chant de compassion, une déclaration d’amour au prochain.

Mo ne connaîtra pas les vieux jours qu’il a vendus. Liocha perd l’amour de la petite employée de la banque du sperme, mais survit à la nuit de la solitude, parce qu’une figure maternelle le prend sous son aile. Quant à Filou, il n’est plus qu’une ombre. Mais, au final, la musique lui est peut-être rendue. Réconcilié, il joue de sa guitare imaginaire à la morgue, devant l’assemblée des défunts, ses semblables, ses frères, qui se lèvent pour l’écouter…
L’Hebdo


Luftbusiness ou « le commerce du vent »

Luftbusiness se distingue par des touches burlesques qui rappellent certains films d’Emir Kusturica. De partout en effet transpire la vie, l’humour et surtout la tendresse, dans l’attachement par exemple que le jeune clochard russe éprouve pour sa poule pondeuse… de petites notes surréalistes, ou des exagérations subtilement absurdes, loin de ridiculiser le propos, apportent une dose de mélancolie au récit.
cinema.ch

La poésie de «Luftbusiness»

La réalisatrice Dominique de Rivaz présente un conte moderne truffé d amour. Il émane de Luftbusiness une grande douceur Une sensibilité déroutante. Quelque chose qui tient de l’amour tout simplement et dont regorge le nouveau film tourné dans un Berlin imaginaire. Luftbusiness est un conte moderne qui suit trois héros en marge de la société Il y a là Filou l’Islandais Tomas Lemarquis découvert dans Noï Albinoi albinos électrisant fan d’air guitare», Liocha, Joël Basman «un acteur zurichois à suivre de près» dit de lui la réalisatrice, un jeune Russe qui vend son sperme et son sang pour gagner quelques euros et Mo, Dominique Jann, qui échange lui aussi son rhésus négatif contre quelques sandwichs. Dans la vraie vie la société regarderait ces jeunes exclus avec méfiance et dégoût Ici chaque petite âme a du temps pour l’autre. Un mot une attention ces petits riens qui humanisent l’autre. Pour survivre, l’un des thèmes du film, Filou décide de vendre son âme sur e Bay, tandis que Liocha mettra aux enchères sa jeunesse et Mo ses années à venir.

Où se place la limite de l’expérimentation de soi, se demande Dominique de Rivaz ? La mise en scène tisse une poésie magique. Luftbusiness est une métaphore du danger de se perdre soi même dans l’esprit cynique du «tout se vend tout se marchande» rendu possible par l’avènement d Internet. Une œuvre intéressante.
Elsa Duperray, Le Temps

Ravalez votre bave, ô crapauds et vipères de la profession

Sur nos monts quand le soleil est aux abonnés absents, la journée que le festival consacre au cinéma suisse prend l’eau. Faute d’activités en plein air, on se replie sur La Sala, pour la première de Luftbusiness.

Dominique de Rivaz est une cinéaste à part. elle vit à Berlin, son monde imaginaire doit plus à la spiritualité et aux contes qu’à la réalité sociale helvétique. Son premier long métrage, Mein Name ist Bach, avait suscité une polémique sanglante dans le microcosme, car Ruth Dreifuss avait octroyé à la cinéaste la subvention maximale, avant de recevoir le prix du meilleur film suisse en 2005. Ces antécédents excitent les médisances.

On chuchote que Luftbusiness est raté, un peu, beaucoup, catastrophiquement… Cessez là vos ragots, ravalez votre bave, ô crapauds et vipères de la profession: le film de Dominique de Rivaz est splendide.

On peut lui reprocher un rien d’emphase, de théâtralité, une touche de sentimentalisme allégorique peut-être excessive. Hormis ces broutilles, c’est une œuvre visuellement riche, vibrant de spiritualité et emplie de compassion, pour ne pas parler d’amour du prochain – incluant les chiens puisqu’un petit clébard à trois pattes trottine derrière les personnages. Peut-être est-ce cette dimension qui agace les petits marquis.

Dans une grande ville imaginaire, trois petits gars se serrent les coudes pour survivre. Dorment dans une serre abandonnée, se réchauffent à la morgue. Pour remplir leur estomac, ils se vident. Ils vendent sang et sperme. Rafael Lustig, dit Filou, promène des chiens. Liocha promène sa poule, son garde-manger, dans un sac ventral, Mo sert de cobaye à de nouveaux traitements pharmaceutiques.

C’est filou qui a l’idée de vendre aux enchères sur l’internet des bien plus intimes encore. L’enfance russe de Liocha, la vieillesse de Mo. Quant à lui, il propose de céder son âme au plus offrant. Dans le monde de fous qui est le nôtre, ces offres immatérielles trouvent preneurs. Les trois amis touchent leur chèque. Mais quelque chose s’est cassé. Filou, champion d’«air guitar» (Luftgitarre en allemand) n’entend plus la musique. Debout près du canal, il essaye vainement de tirer une mélodie de sa guitare gonflable. Il est comme ces violonistes dans les contes de jadis qui, pour manger, vendent leur violon à un riche étranger et comprennent trop tard que c’est au diable qu’ils viennent de céder leur âme. La guitare inutile dérive au fil de l’eau, à moitié dégonflée, pathétique…

Filou perd aussi le goût, comme Barabbas dans un conte gothique de Karen Blixen: sauvé par les cris de la populace, le brigand est désormais incapable de goûter un vin ou de désirer une femme. Il est comme Peter Pan s’écriant «J’ai perdu mes pensées heureuses, voilà que je tombe…».

Dans quel monde vivons-nous, qui laisse ses enfants chuter et sombrer les démunis? Telle est la question que pose Luftbusiness, cette fable animée d’un mouvement ascendant et baignée d’une lumière renvoyant à l’or des icônes byzantines. Au final, la musique est rendue à Filou. Réconcilié, il joue de sa guitare imaginaire à la morgue, devant l’assemblée des morts, ses semblables, ses frères, qui se lèvent pour l’écouter…
Blog Antoine Duplan Festival de Locarno

Peut-on tout vendre ?

Sur une idée intéressante, la Suissesse Dominique de Rivaz nous offre une fable poétique portée pas son épatant trio d’acteurs. Malgré quelques longueurs et un récit qui s’étiole vers une fin un brin confuse, l’univers créé est marquant (bravo au directeur artistique Stéphane Lévy). La froideur de la City s’oppose au côté organique des squats des pauvres et  on remarque l’omniprésence du verre plus ou moins transparent, plus ou moins propre, comme un symbole des échanges. Une scène marque : lorsque le masque du clown Mo se fissure et qu’il raconte que s’il rit tout le temps c’est parce que s’il devrait prendre sa vie au sérieux, il craquerait. Voilà un film dont la thématique prend une acuité particulière en ces temps de crise financière et de remise en cause d’un système capitaliste qui a oublié l’élément central de son fonctionnement : l’humain. L’essentiel ne se trouve pas dans ce que nous désigne la société de consommation. Peut-on tout vendre, même l’immatériel ? Dominique de Rivaz se pose et nous pose la question.
[YG]